Plus on est riche, moins on a de morale, c’est prouvé… ou l’inverse

Article intéressant du Monde, titré « Plus on est riche, moins on a de morale, c’est prouvé ». Extraits :

L’équipe américano-canadienne menée par Paul Piff (université de Californie à Berkeley) a quelques arguments. Les chercheurs ont mené pas moins de sept protocoles expérimentaux différents, qui concluent tous dans le même sens.

Le premier est simple : il s’est simplement agi de se poster à un carrefour et d’observer les véhicules pris en flagrant délit de refus de priorité. La deuxième expérience, très semblable, a quant à elle consisté à relever les situations dans lesquelles un piéton engagé sur un passage ad hoc se fait couper la route par une voiture. Dans les deux cas, les chercheurs ont classé les véhicules en cinq catégories, des épaves roulantes (groupe 1) aux berlines de luxe (groupe 5). Résultat : près de 30 % des véhicules du groupe 5 forcent le passage aux voitures prioritaires, un taux quatre fois supérieur aux groupes 1 et 2, et trois fois supérieur aux groupes 3 et 4. Corrélation quasi identique pour le respect dû aux piétons…

Mais, direz-vous, ce n’est pas parce qu’on a une belle voiture qu’on est nécessairement riche. Ce qui n’est pas faux. Aussi, les chercheurs ont complété ces deux expériences par d’autres, menées en laboratoire. A chaque fois, une centaine d’individus ont été invités à prendre connaissance de divers scénarios ou situations : atteinte d’un objectif au prix d’une entorse à la morale, captation d’un bien de manière indue au détriment d’un tiers, mensonge au cours d’une négociation, caution d’une faute dans le cadre professionnel. Puis les participants ont rempli un questionnaire répondant à la question de savoir dans quelle mesure ils seraient prêts à reproduire ces comportements. A chaque fois, une corrélation entre le statut social des participants et leur capacité à enfreindre l’éthique est mise en évidence.

Une dernière expérience a consisté à placer près de 200 personnes devant un jeu informatique de lancer de dés : une somme d’argent leur était promise si le score atteint après cinq lancers était élevé. Mais, bien sûr, le jeu était pipé et le score ne pouvait excéder 12 points. Ceux qui ont rapporté des scores supérieurs aux expérimentateurs ont donc triché. Même en tenant compte de nombreux paramètres comme l’ethnie, le sexe, l’âge, la religiosité, l’orientation politique, il n’y a rien à faire, « la classe sociale prédit positivement le fait de tricher ».

 Est-ce parce qu’ils sont riches que ces gens ont moins de morale? On est très vite tenté d’inverser la causalité : c’est plutôt parce qu’ils n’ont pas de morale que ces gens sont riches. C’est en tout cas la conclusion de Stephen Levitt dans Freakonomics. Voir ici par exemple :

On nous raconte la sympathique histoire du dénommé Feldman, qui a fait fortune en faisant la tournée des entreprises dans la région de Washington, avec ses bagels au fromage (p. 67 s.). Il déposait les savoureux en-cas dans les cafétérias, accompagnés d’un petit panier destiné à recueillir les paiements, et en indiquant le prix sur un petit écriteau. En faisant ainsi confiance à ses clients pour être spontanément honnêtes et jouer le jeu, il n’avait pas à rester à côté des produits pour les surveiller, et pouvait continuer son circuit. L’homme tenant une comptabilité tatillonne dans de gros cahiers indéfiniment conservés, il est possible de retrouver un historique du « taux de recouvrement » par entreprise et par date.

L’expérience de l’entrepreneur l’a conduit à considérer un taux supérieur à 90% comme l’indicateur d’une entreprise « honnête » ; un taux entre 80 et 90% comme « contrariant mais acceptable » ; un taux inférieur à 80% l’amène à taper du poing sur la table. Qu’apprend-on, en étudiant ces statistiques ? (…)

Dans certaines entreprises, les catégories de personnel sont séparées en différents étages, les employés de base étant situés en-dessous de l’étage des cadres, eux-mêmes situés en-dessous des dirigeants, avec des cafétérias distinctes. Le « test du bagel » tendrait à démontrer que les petits employés sont plus honnêtes que les cadres et les dirigeants – alors qu’ils sont évidemment plus pauvres. Les auteurs de Freakonomics avancent cette hypothèse, sans que l’on sache s’il s’agit d’une boutade : « leur aptitude à tricher est peut-être précisément ce qui leur a valu leur place de cadre » (p. 74).

Bref, j’insiste : ce n’est pas parce qu’on est riche qu’on a moins de morale, c’est parce qu’on a moins de morale qu’on est riche. Attention : il ne s’agit que d’une hypothèse réfutable.

Heureusement, ai-je envie d’ajouter, nous n’avons rien à craindre de ce côté là : nous sommes dirigés par des gens modestes. La preuve ici.