La mythologie Came, version 2.0

Depuis mars dernier, notre texte « la mythologie CAME : comment s’en désintoxiquer ? » a largement diffusé, nous l’avons présenté à de nombreuses reprises, devant des collègues chercheurs ainsi qu’auprès de publics hors sphère académique, un peu partout en France. Notre sentiment est que la critique adressée aux discours autour de la compétitivité des territoires, de l’attractivité, de la métropolisation et de l’excellence a porté. Souvent, cependant, est revenue dans les discussions la question de l’alternative à la CAME, que nous n’avions fait qu’esquisser dans le texte.

Nous avons donc décidé de compléter la version initiale de notre article, en développant principalement sur ce point. Pour être plus précis, nous avons procédé à quelques modifications plutôt mineures dans l’ensemble du texte, nous avons introduit un point plus développé dans la première partie sur la notion d’économie d’agglomération en apportant de premiers éléments de critique de son utilisation (pages 12-14) et, surtout, donc, nous avons introduit un nouveau point sur l’alternative au discours dominant (pages 18-25).

En cohérence avec notre propos général, il ne s’agit bien sûr pas de proposer un nouveau modèle de développement des territoires, mais de présenter des éléments de méthode pour analyser autrement les territoires, identifier les problèmes et les opportunités éventuelles, et mettre en œuvre le cas échéant des politiques publiques adaptées. Nous préconisons notamment d’oublier les catégories « métropole », « périphérie », « ville globale », …, d’entrer en matière de développement économique par l’activité, en identifiant ce que nous appelons les « mondes économiques » dans lesquels sont insérés les acteurs, de s’interroger sur les arrangements entre acteurs (ce que certains qualifient de gouvernance locale), de réfléchir à d’autres façons de fabriquer les politiques publiques, afin de se prémunir de la tentation du modèle.

Nous nous sommes efforcés, comme dans la première version du texte, de le rendre accessible à un large public, en illustrant nos propositions d’exemples tirés de nos travaux de terrain. Nos préconisations s’adressent donc aussi et peut-être surtout aux acteurs en charge du développement des territoires, aux différentes échelles (nationale, régionale, locale), car nous sommes convaincus qu’il est possible d’agir autrement et de manière plus pertinente, dès lors que l’on se débarrasse des représentations erronées qui sous-tendent encore trop souvent l’action publique.

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Qu’est-ce que New-York a de plus que Poitiers ?

C’est un petit complément à mon billet sur la concurrence territoriale calamiteuse entre Poitiers et Châtellerault, autour de l’implantation de Forsee Power. J’avais bien précisé dans mon billet que cette concurrence n’était pas l’apanage de ces deux territoires, qu’elle était assez généralisée, mais j’ai cru comprendre que mes propos avaient vexés certains.

Qu’ils se rassurent, New-York ne fait pas mieux : on apprend ici qu’elle a versé 1,5 milliards de dollars pour qu’Amazon s’y implante. Pour favoriser, donc, une délocalisation des Etats-Unis vers les Etats-Unis.

Ce qui a fait réagir Dani Rodrik (un économiste de Harvard) sur twitter :

Je traduis : « Même si vous pensez que les incitations fiscales créent parfois de bons emplois, cela n’a aucun sens. Un territoire américain en concurrence avec d’autres territoires américains alloue des ressources de contribuables à la troisième entreprise la plus riche du monde ».

La réponse à la question posée en titre est donc : rien. Poitiers peut être fière.

La mythologie CAME (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) : comment s’en désintoxiquer ?

C’est le titre du dernier article co-écrit avec Michel Grossetti, dont voici le résumé :

La période récente se caractérise par l’émergence d’une mythologie séduisante dans le champ du développement économique : l’approfondissement de la mondialisation plongerait l’ensemble des territoires face à un impératif de compétitivité, seules quelques métropoles pouvant rivaliser pour attirer les talents et les leaders de demain, métropoles qu’il conviendrait donc de soutenir en concentrant les efforts sur l’excellence. Nous la résumons par l’acronyme CAME pour Compétitivité, Attractivité, Métropolisation et Excellence.

Une analyse attentive des différents composants de la CAME montre cependant qu’aussi séduisante —voire addictive— qu’elle soit, elle ne résiste pas à l’épreuve des faits. Malgré cela, portée de manière plus ou moins marquée par certains chercheurs et organismes privés ou publics d’analyse et de conseil, elle sous-tend tout un ensemble de politiques publiques ; elle a même structuré une partie des débats autour des résultats des élections dans différents pays.

Non seulement la CAME ne produit pas les effets attendus, mais elle provoque des effets indésirables. Les ressources publiques étant limitées, les dédier fortement à quelques acteurs (startups, chercheurs jugés « excellents »…) ou à quelques lieux (métropoles) conduit à renforcer les inégalités socio-spatiales. Quelques éléments de réflexion sur des alternatives envisageables, qui nous semblent plus saines, seront présentés afin d’aider à s’en désintoxiquer.

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Le rapport Gallois, c’est quoi?

Le rapport Gallois, c’est :

  • 20 propositions consensuelles droite/gauche, plutôt techniques et donc jamais commentées, pour l’essentiel sur la compétitivité hors coût, déjà partiellement ou totalement mises en oeuvre, qui produiront des effets au mieux dans plusieurs années, certes utiles (on pourrait discuter dans le détail, mais je passe), mais non à même de dynamiser l’économie française à court terme (propositions 1 à 3 puis 6 à 22),
  • une proposition écologiquement incorrecte sur le gaz de schiste rejetée par le gouvernement (proposition n°5), je ne développe pas, donc,
  • une proposition (la proposition n°4), qui a focalisé toute l’attention des médias avant et après la sortie du rapport, qui a provoqué le quasi-orgasme quasi-évanouissement de l’ensemble des patrons du Medef. Je la cite :

« créer un choc de compétitivité en transférant une partie significative des charges sociales jusqu’à 3,5 SMIC – de l’ordre de 30 milliards d’euros, soit 1,5 % du PIB – vers la fiscalité et la réduction de la dépense publique. Ce transfert concernerait pour 2/3 les charges patronales, et pour 1/3 les charges salariales. »

 Les économistes se sont logiquement focalisés sur cette dernière proposition (je cite des économistes comme il faut, des économistes que le gouvernement aimerait faire entrer au CAE je pense). Conclusion implacable : c’est du grand n’importe quoi. Philippe Martin et Pierre-Olivier Gourinchas, dans une tribune pour Libération, montrent que cette mesure s’apparente à une forme de dévaluation qui va à l’évidence peser sur le pouvoir d’achat des français, et que les autres mesures visant à améliorer la compétitivité hors coût, certes utiles pour la croissance de long terme, n’auront pas d’effet à court terme sur la croissance et l’emploi.  Pierre-Cyril Hautecoeur enfonce le clou sur le même point, dans Le Monde, en se désespérant des stratégies calamiteuses que tous les pays européens sont en train de mettre en oeuvre. Alexandre Delaigue les avait devancé sur le même sujet, dans ce billet (il y a de légères variations dans leurs analyses, mais ils convergent sur l’essentiel).

D’autres décentrent le débat : Thomas Piketty s’énerve dans Le Monde en reposant la question de la réforme fiscale, pour rappeler notamment, à juste titre, qu’une réforme fiscale n’a pas pour seul objectif de « renforcer les exportations pour 2013 ». Alexandre Delaigue décentre autrement le propos sur Francetvinfo, en expliquant que ce rapport vaut moins par son contenu que par son rôle de « légitimation externe » de politiques que le gouvernement voulait mettre en oeuvre et en se désespérant du fait, qu’une fois de plus, les vrais sujets ne sont pas abordés.

Karine Berger, économiste proche du PS (puisqu’ayant participé à la rédaction du programme économique de François Hollande), a déclaré, le jour de la remise du rapport Gallois et la veille du séminaire gouvernemental (auquel elle a participé), qu’elle retiendrait vingt des vingt-deux propositions du rapport Gallois. Les vingt premières propositions dont je parlais. Visiblement, elle n’a pas été entendue. D’où son communiqué, qui vise à faire évoluer quelque peu le gouvernement lors du débat parlementaire. Courage…

Mon point de vue : i) valider les vingt propositions de Louis Gallois, ça ne mange pas de pain, ii) brancher une réforme fiscale telle que décrite par Piketty et al., plutôt que cette proposition n°4, inepte, iii) mettre au coeur de la stratégie de développement économique, enfin, les politiques relevant plutôt, traditionnellement, de l’économie du travail (politiques de formation, initiale et continue ; politiques visant à améliorer la mobilité professionnelle et géographique, etc.).

Pour conclure. Je ne suis pas naïf : ce que disent les économistes est rarement entendu, car il y a d’autres rationalités qui comptent, à commencer par la rationalité politique. Que les choix du gouvernement soient perpendiculaires aux enseignements de l’expertise économique n’est donc pas surprenant. Mais, sur ce coup là, je pense qu’ils sont aussi politiquement perdants…

Les comparaisons France-Allemagne me fatiguent…

Les comparaisons France-Allemagne me fatiguent. Hier, un tweet d’un journaliste des Echos, m’a propulsé vers cet article, qui présente ce magnifique graphique :

Le Unit Labor Cost, c’est le coût unitaire du travail. Le rapport entre le coût du travail et la productivité du travail. Un bon indicateur de compétitivité-coût. Entre 2002 et 2011, croissance plus forte en France qu’en Allemagne. L’auteur (un certain James Bond, ça ne s’invente pas), déduit de son puissant graphique que « France’s firms and workers are no longer competitive compared to their peers, in particular Germany ». La France n’est plus compétitive, mon bon Monsieur, il faut qu’elle fasse des réformes lourdes, qu’elle réduise les rigidités du marché du travail, qu’elle réduise les dépenses publiques, tout ça, tout ça (je vous assure, il en déduit tout ça, James Bond).

Cette analyse est-elle crédible ? Pour en juger, je suis allé chercher les données sur le site de l’OCDE (j’ai pris les données annuelles plutôt que trimestrielles, ça ne change rien sur le fond). J’ai construit le même graphique que James Bond (j’aime bien imiter James Bond), mais pour la France, l’Allemagne, les pays de l’OCDE, hors Europe et OCDE total, et j’obtiens ça :

Conclusion : James Bond raconte n’importe quoi quand il affirme que la France a décroché en termes de compétitivité par rapport aux autres pays. Elle n’a décroché que vis-à-vis de l’Allemagne. Comme tous les autres pays de l’OCDE. Ce n’est pas la France qui est atypique, c’est l’Allemagne. Comment expliquer l’évolution allemande? Je vous renvoie à cet autre billet, où je déplorais déjà ce type de comparaison…

Le match France-Allemagne

Le cabinet Rexecode a remis un rapport au Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie sur la divergence de compétitivité entre la France et l’Allemagne. Constat : la France a décroché depuis le début des années 2000, en termes de compétitivité, vis-à-vis de l’Allemagne. Pour preuve, les exportations françaises représentaient 55% des exportations allemandes contre 40% aujourd »hui. Explication essentielle selon le rapport : la dégradation de la compétitivité coût française,. Pour preuve, l’écart d’évolution du coût salarial unitaire (rapport du coût du travail et de la productivité du travail) a été de 13% entre 2000 et 2007.

Pourquoi cette évolution?

La France a imposé une réduction forte et uniforme de la durée du travail par la loi ce qui a considérablement et brutalement réduit le nombre moyen d’heures de travail effectivement réalisées par semaine, engendré une hausse des coûts horaires et des coûts unitaires de production et limité significativement les marges de négociation dans l’entreprise sur le triptyque « salaire-durée du travail-emploi ».

Pendant ce temps, de l’autre côté du Rhin :

« les autorités allemandes ont pris conscience du danger pour le site de production allemand. Une stratégie de compétitivité a alors été mise en oeuvre méthodiquement et collectivement sur plusieurs années : maîtrise des déficits publics, investissements en recherche, réformes profondes du marché du travail, modération salariale durable. »

Suite à la publication de ce rapport, Laurence Parisot a déclaré  “Ne pas voir que la question de la durée du travail a eu un effet sur la compétitivité de notre pays et a toujours un effet sur la compétitivité de notre pays, c’est vraiment refuser de voir une réalité en face » (source). Ce matin encore, interrogée sur France 2 dans l’émission « Les 4 vérités », elle a conclu en affirmant qu’il fallait impérativement réduire le coût du travail en France, qui était « le plus élevé de l’Union Européenne ».

Le problème c’est qu’il y a de grossières erreurs dans cette étude : une erreur méthodologique, d’abord, une incapacité à lire un graphique, ensuite.

L’erreur méthodologique : l’étude se focalise sur le couple franco-allemand, observe un écart, et cherche des deux côtés les explications à cet écart (en l’occurrence : bonne politique allemande, mauvaise politique française). Il aurait fallu faire un travail comparatif élargi à d’autres pays, pour voir si la situation française et la situation allemande étaient toutes deux atypiques, ou bien si l’un des pays seulement était atypique.

Heureusement, les économistes veillent. Ecointerview, d’abord, nous livre quelques graphiques éclairant : i) premier graphique qui montre que l’évolution du ratio Exportation/PIB de la France ne connaît pas de rupture particulière, contrairement au ratio allemand qui s’envole effectivement sur la fin de la période, ii) deuxième graphique encore plus éclairant, qui montre que la part de marché des pays industriels dans les exportations mondiales diminue pour les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Japon, la France, un seul pays fait exception : l’Allemagne.

Pas d’exception française apparente en termes de performances à l’exportation, donc. Idem côté coûts salariaux unitaires : on observe certes une baisse du coût salarial côté allemand, mais contrairement à ce que laisse entendre le rapport Rexecode, pas de hausse coté français. Le gag est que ce graphique figure dans le rapport Rexecode, on comprend donc mal qu’ils affirment que les coûts unitaires de production ont augmenté… Confirmation chez « Sans rationalité et sans finalité » dans un billet également exemplaire (sur le sujet proche des 35 heures suite aux déclarations de Valls), grâce à ce graphique : l’évolution du coût salarial unitaire français est un peu inférieure à celle de la moyenne des pays de l’OCDE ; deux pays font exception : le Japon et l’Allemagne.

Le problème n’est donc pas du côté français, mais du côté allemand, avec une stratégie bien résumée par Lionel Fontagné dans cette tribune des Echos : i) forte pression à la baisse sur le coût du travail et réorganisations pour gagner en productivité, ce qui permet de baisser fortement le coût salarial unitaire, ii) sur cette base, boom des exportations, dans le cadre d’une stratégie franchement mercantiliste, iii) réinvestissement des gains de productivité pour gagner encore en compétitivité, côté compétitivité hors prix cette fois, plutôt que distribution de ces gains aux salariés allemands, d’où la croissance économique allemande somme toute faible.

Conclusion chez Rationalité sans finalité :

Le problème n’est pas donc pas l’évolution du coût du travail en France, qui est tout à fait moyenne. C’est l’évolution en Allemagne. Car on ne peut pas généraliser la politique allemande : elle ne peut fonctionner -pour autant qu’elle fonctionne- que si les autres pays européens ne la mènent pas. Si tous la mènent, elle aboutit à une déflation généralisée de l’économie européenne, faute de demande globale. Le choix n’est donc pas entre les 35 heures et sortir de la zone euro. Mais entre la politique allemande de déflation et la mort de la zone euro.

Pour le dire différemment, il est temps de parler sérieusement, en adulte responsable, à l’Allemagne, car il en va de l’avenir de la zone euro. Et ce n’est pas en infantilisant le débat économique français, en faisant resurgir encore et encore le zombie des 35 heures que l’on y parviendra.