Nicolas Sarkozy ou la stratégie du bonimenteur

Stéphane Ménia a posté l’autre jour un billet intitulé « la revanche des bonimenteurs ». Extraits :

(…) nous sommes probablement en train de franchir une étape déterminante dans la communication politique autour des chiffres (…). il semble que nous ayons passé un nouveau cap. Celui où l’on ment tout simplement, de façon décomplexée (…). Puisque les gens veulent des chiffres, on leur en donne à foison. Ce qui traduit implicitement une compétence moderne incontestable. Pensez donc à ces vendeurs de couteaux pourris sur les marchés. Leur discours technique vous fait marrer ? Sachez qu’il inspire le respect et la confiance à d’autres. Mais puisque les gens sont submergés de chiffres, on peut passer au milieu du discours des choses totalement farfelues. Ils n’iront pas vérifier. Surtout quand cela les arrange. Au contraire, ils propageront le message. Si untel a avancé des chiffres aussi catégoriques à l’heure d’Internet, ce ne peut être que vrai (…).

Qu’on prenne le fautif la main dans le sac ? Pas de problème. Si ça ne buzze pas trop, il suffit de laisser les deux ou trois blaireaux qui font une audience confidentielle dans l’électorat du camp d’en face se perdre dans leurs étranglements. Le reste du monde n’en saura rien et campera sur notre propos. Si on en parle au delà, on peut tenter la rectification qui soutient encore davantage l’argument. Dans une version de repli, il suffit d’évoquer des propos scandaleusement reproduits hors de leur contexte. Et si on se fait encore renvoyer dans les cordes, faisons croupir l’affaire à coup de communiqués croisés ou de silence complet. Il viendra bien un jour où l’actualité fera oublier cette affaire datant de 3 mois en arrière qui n’intéresse quasiment plus personne.

Pour avoir commenté hier en direct les propos de Nicolas Sarkozy dans l’émission de Paroles de candidat, un constat s’impose : il a adopté clairement la stratégie du bonimenteur.

En affirmant d’abord, à plusieurs reprises, que nos comptes sociaux souffraient de l’immigration, de tous ces étrangers qui viennent en France profiter de notre système avantageux de protection sociale. Les études sérieuses sur le sujet montrent que ce type d’affirmation est particulièrement contestable :

l’impact global de l’immigration sur les finances publiques est légèrement positif dans le long terme du fait de l’apport perpétuel d’individus d’âge actif et de la prise en compte de la contribution nette des descendants de ces immigrés.

Pour avoir indiqué ensuite que la France était le pays qui avait connu la plus forte hausse du pouvoir d’achat pendant les années de crise. La hausse du pouvoir d’achat peut être mesuré de différentes façon : soit par le taux de croissance du PIB réel, soit, pour tenir compte des évolutions démographiques, par le taux de croissance du PIB réel par habitant. Dans les deux cas, l’affirmation est fausse. Les chiffres pour le premier indicateur se trouve ici (site d’Eurostat). Pour le deuxième indicateur, c’est là. j’ai calculé la moyenne simple du taux de croissance des deux indicateurs sur la période 2007-2011. Nombre de pays ont fait mieux que la France :

 (moyenne des taux de croissance sur 2007-2011, %) PIB réél PIB réel par habitant
Allemagne 1,34 1,20
Autriche 0,98 1,34
Belgique 0,20 1,06
Danemark -0,96 -0,54
Espagne -0,66 0,26
Finlande 0,32 0,56
France -0,04 0,76
Islande -1,08 0,54
Italie -1,16 -0,08
Luxembourg -0,58 -0,56
Norvège -0,52 1,18
Pays-Bas 0,68 0,66
Portugal -0,24 1,02
Royaume-Uni -0,54 0,18
Suède 0,76 1,54
Suisse 0,84 1,68
rang France 8 8

Dans les deux cas, la France se classe au 8ème rang de cet échantillon de 16 pays.

Pour avoir affirmé encore que depuis 2005 la délinquance avait baissé, en France, de 17%. Le rapport de l’Observatoire National de la Délinquance montre que c’est faux :

2005 2010 taux de croissance
Atteintes aux biens 2633571 2184460 -17,1%
Atteintes volontaires à l’intégrité physique 411350 467348 13,6%
Escroquerie et infractions économiques et financières 318680 354656 11,3%
Infractions révélées par l’action des services 317680 359292 13,1%
Total 3681281 3365756 -8,6%

On observe une baisse de 17% si l’on ne regarde que les atteintes aux biens. La baisse est dans l’ensemble de -8,6%, les autres types d’infraction ayant connu une augmentation plutôt forte.

En affirmant enfin que les effectifs de la fonction publique territoriale ont augmenté de 110% sur les dernières années. L’Insee montre là encore que ce chiffre est faux :

 (effectifs en milliers, source Insee) 1996 2006 2007 2008
Collectivités territoriales 1 177,8 1 342,6 1 418,1 1 467,8
Communes 905,2 1 048,5 1 065,6 1 075,1
Départements 155,3 208,2 241,5 276,8
Régions 8,6 22,3 53,7 72,3
Emplois aidés et apprentis des collectivités territoriales 108,7 63,6 57,3 43,5
Etablissements publics à caractère administratif (EPA) 280,0 446,2 457,2 460,5
Etablissements communaux 90,9 120,0 123,7 126,3
Etablissements intercommunaux 100,5 193,5 204,4 212,7
Etablissements départementaux 43,3 92,3 93,4 95,4
Autres EPA locaux 24,7 22,1 19,1 13,1
Emplois aidés et apprentis des EPA 20,5 18,2 16,6 12,9
Total fonction publique territoriale 1 457,8 1 788,8 1 875,4 1 928,2

Entre 1996 et 2008, les effectifs sont passés de 1 million 457 mille à 1 million 928 mille, soit une hausse de 32%.

Nicolas Sarkozy avance des chiffres faux, mais quelle importance? L’expert s’en agace, bien sûr, mais si une telle stratégie permet d’être élu, elle est rationnelle. Il paraît que les courbes se croisent, ce matin. Gageons que Nicolas Sarkozy n’est pas près de changer de stratégie…