Les inégalités spatiales de salaire en France : différences de productivité ou géographie des métiers ?

C’est le titre d’un article que nous avons rédigé avec Michel Grossetti et Benoît Tudoux, suite à une sollicitation de l’INSEE pour un numéro spécial d’Economie et Statistique.

Notre idée de départ était d’interroger l’hypothèse au cœur des modèles de l’économie géographique qui considère que les salaires versés sur le marché du travail sont égaux à la productivité du travail. Cette hypothèse, courante en économie, explique que les chercheurs, pour évaluer la surproductivité éventuelle de tel ou tel territoire, estiment des équations de salaire : s’ils observent à tel endroit un salaire supérieur de 10% à la moyenne, ils en déduiront que sur ce territoire, les salariés sont 10% plus productifs. Sauf que cette hypothèse est très contestable pour certains métiers (cadres de la finance, états-majors des grands groupes, artistes, …). Donc, si ces métiers ont une géographie particulière, on risque de faire dire aux sursalaires de grosses bêtises en termes de surproductivité…

Pas qu’aux sursalaires, soit dit en passant : pour régionaliser les PIB, l’INSEE s’appuie précisément sur les salaires versés. Un PIB par emploi supérieur de 10% à la moyenne à tel ou tel endroit correspond, en fait, à un salaire moyen versé supérieur de 10% à la moyenne, rien d’autre. Considérer que cela signifie que les personnes sont 10% plus productives, c’est accepter l’hypothèse que salaire=productivité, ce que certains font sans s’en rendre compte, comme d’autres font de la prose.

Nous voulions donc voir dans quelle mesure la géographie de ces professions atypiques influait sur la géographie des salaires.  Nous voulions également creuser un deuxième point : l’importance des effets de composition. Qu’un territoire verse en moyenne des salaires supérieurs de 10% peut s’expliquer par le fait non pas que chaque salarié est plus productif, mais par le fait que les spécialisations des territoires diffèrent.  Jusqu’à récemment, neutraliser ces effets de composition était difficile, car les données disponibles étaient relativement agrégées : pour les professions, on avait un détail en une trentaine de postes seulement. Nous avons donc exploité une base plus récente et plus détaillée, sur données 2013, avec un détail des professions en plus de 400 postes. Ce dernier point est décisif : seul un tel niveau de détail permet d’appréhender l’influence des métiers particuliers (par exemple les cadres des marchés financiers) sur les différences géographiques de salaire.

Résultat des courses ? Les différences géographiques de salaires sont avant tout des différences de spécialisation métiers des territoires, elles sont très peu liées à des effets géographiques intrinsèques. Pour le dire autrement, une fois neutralisés les effets de spécialisation, on n’observe que très peu de différences de rémunération (donc de productivité si on retient l’hypothèse initiale) entre les territoires français. L’Ile-de-France fait cependant exception. Plus précisément Paris et les Hauts-de-Seine. Est-ce dû à une plus forte productivité sur ces territoires ? Bof : une bonne part de l’écart tient à la surreprésentation des cadres de la banque et de la finance, et à la présence des états-majors des grands groupes… Une fois neutralisés effets de composition et effet professions atypiques, l’Ile-de-France présente des sursalaires d’environ 10%, soit l’écart moyen de prix entre la région capitale et les autres régions…

Sur la base de ces résultats, nous proposons une autre explication des différences géographiques de salaire : elles seraient moins liées à des différences de « performance » des territoires qu’à la géographie des métiers, elle-même héritée de l’histoire et des choix politiques. Nous nous livrons notamment en fin d’article à une petite comparaison France-Allemagne qui nous semble éclairante.

Nous avons donc soumis notre article, qui a été évalué par deux rapporteurs, qui nous ont fait part d’un ensemble de remarques, que nous avons intégrées dans une nouvelle version de notre article. Deuxième analyse par les rapporteurs, ensuite, pour apprendre au final que l’article était finalement rejeté, compte-tenu des commentaires de l’un des deux rapporteurs, que je ne peux m’empêcher de vous livrer, avec des commentaires sur ses commentaires.

Les auteurs souhaitent démontrer que la géographie très inégalitaire des salaires en France est en réalité due à la géographie des métiers. Or parmi les variables individuelles prises en compte en plus des effets géographiques et de structure ne figurent que l’âge, le sexe et la nature privée ou publique du contrat de travail. Quid des qualifications et des diplômes? En l’absence de proxies valables pour ces derniers, leur effet est très certainement capturé par les indicatrices métiers. Or il s’agit bien de dimensions différentes qu’il conviendrait de distinguer pour démontrer de manière convaincante que les disparités spatiales de salaires en France s’expliquent pour l’essentiel par la géographie des métiers.

C’est gentil, mais l’information sur les qualifications et les diplômes ne figure pas dans la base, ce que l’évaluateur est censé savoir… Et avec une décomposition en plus de 400 professions, on peut considérer qu’elle est bien capturée, cette information, en effet… Et même si elle y figurait et qu’elle jouait significativement, elle ne pourrait que réduire encore les effets géographiques, donc renforcer notre argumentation…

Par ailleurs, les auteurs invoquent l’histoire pour rendre compte de la géographie des métiers. Mais cela n’invalide pas l’existence d’effets d’agglomération : le rôle des accidents de l’histoire dans l’agglomération spatiale des activités est d’ailleurs au cœur de l’économie géographique.

L’histoire au cœur des modèles d’économie géographique, on croit rêver… Ils évoquent des « accidents historiques » pour dire qu’on ne peut pas expliquer l’émergence de telle ou telle activité à tel ou tel endroit, mais qu’ensuite on a des processus économiques cumulatifs qui confèrent des avantages irréversibles à ces endroits. Je n’ai pas vu passer de modèle d’économie géographique expliquant la structure urbaine déséquilibrée de la France et la structure urbaine équilibrée de l’Allemagne. Des études historiques, si.

Enfin, l’analyse est essentiellement descriptive et aucun mécanisme n’est étudié de façon rigoureuse empiriquement.

Le jour où j’ai reçu cet avis, j’ai lu ce billet retweeté par Antoine Belgodère, où il est question de cette hiérarchie entre économétrie et statistiques descriptives, que j’invite tous les chercheurs en sciences sociales à lire. Pour les non-initiés au petit monde de la recherche en économie : dire d’une analyse qu’elle est descriptive figure au rang de pire insulte. On a les critères de scientificité qu’on peut.

L’approche me semble ainsi trop légère pour remettre en question de manière convaincante plusieurs décennies de recherche théorique et empirique sur les déterminants et les effets de l’agglomération spatiale des activités.

Là, je me suis dit d’abord que Popper devait se retourner dans sa tombe…  Je me suis dit ensuite que cela fait des dizaines d’années, en effet, que les modèles d’économie géographique, dans leurs versions empiriques, considèrent que salaire=productivité, que c’est une hypothèse, qu’elle est contestable, très contestable même, que la contester fait bouger les résultats et l’interprétation qu’on peut en faire. Autant ne pas la remettre en question, donc, pour que la connaissance avance.

Après discussion avec Michel Grossetti et Benoît Tudoux, on a décidé de poster notre article sur Hal, car au-delà des objectifs de publication de nos recherches, la diffusion des résultats est importante. En voici le résumé :

L’objectif de cet article est d’analyser les différences géographiques de salaire de France métropolitaine, en exploitant des données individuelles localisées de salaire pour l’année 2013 (données DADS), qui proposent notamment une décomposition fine des métiers en plus de 400 postes.

Nous estimons dans un premier temps des équations de salaire, avec comme variables explicatives des caractéristiques individuelles, des indicatrices géographiques et des indicatrices métiers. Nous montrons que les indicatrices métiers expliquent une part importante des différences de salaire, les indicatrices géographiques ne jouant qu’à la marge.

A métiers identiques, certains territoires, tous en Ile-de-France, présentent cependant des salaires significativement supérieurs à la moyenne. Un focus sur ces territoires montre que ces sursalaires s’expliquent pour une part importante par la présence des secteurs de la banque et de la finance et de l’activité des sièges sociaux, au sein desquels figurent des métiers relevant de marchés à très fortes inégalités de rémunération.

L’article est visible ici. N’hésitez pas à commenter.

Les villes moyennes à l’épreuve des transitions

C’est le titre d’une rencontre organisée par la Fondation Jean Jaurès, le 15 janvier prochain, de 18h30 à 19h30. J’y participerai aux côtés de Philippe Archias (directeur Innovation urbaine au sein du groupe Chronos) et de Benoît Calatayud (membre de l’Observatoire Énergie et développement durable de la Fondation Jean Jaurès), débat animé par Achille Warnant (coordinateur pour la Fondation Jean Jaurès du rapport sur les villes petites et moyennes). Détails et inscriptions ici, ceux qui ne peuvent être sur place pourront voir le débat en direct (ou plus tard) sur la même page, ou bien ci-dessous :

Ce débat s’inscrit dans un cycle qui a commencé en septembre dernier autour de l’ouvrage d’Olivier Razemon, « comment la France a tué ses villes », visible ici ; épisode 2 le 4 décembre avec pour titre « Les métropoles, le grand pari ? » autour d’Hervé le Bras et de Patrick Joly, visible ici.

Je devrais dire assez vite que la catégorie « villes moyennes » est une catégorie floue, aussi floue que celle de « métropole » c’est vous dire, à consommer avec modération, donc (voire à ne pas consommer du tout, je me dis de plus en plus souvent).

Pour débattre ensuite sans doute de manière plus intéressante autour des problématiques de mobilité, de logement, de recrutement, …, mais, là encore, il s’agit de problèmes non exclusivement « hors métropoles », j’ai quelques anecdotes croustillantes en stock…

Les métropoles ruissellent moyen…

France Stratégie et le CGET viennent de publier une note intitulée « Dynamique de l’emploi dans les métropoles et les territoires avoisinants », coécrite par Boris le Hir et Cécile Altaber, issue d’un travail de recherche mené par Marc Brunetto, Denis Carré, Nadine Levratto et Luc Tessier du laboratoire EconomiX (rapport complet disponible ici).

Le sujet est d’actualité : face aux contestations du discours pro-métropolitain, certains nuancent le propos et aimeraient bien montrer que soutenir les métropoles ne serait pas en défaveur des autres territoires.

Davezies et Pech (2014) en parlaient déjà dans leur note, avec leur notion de système productivo-résidentiel : en gros, le productif dans les métropoles, le résidentiel dans leur hinterland pour que les actifs des grandes villes aillent passer leur week-end, faire du tourisme et/ou se reposer lors du passage à la retraite. Pour Askenazy et Martin (2015), les autres territoires ne seraient pas lésés par un soutien accru à quelques métropoles, la croissance supplémentaire obtenue grâce à ce type de politique permettant de solvabiliser les transferts sociaux qu’on leur accorderait. D’autres enfin se disent que, même côté productif, les autres territoires peuvent en profiter, s’ils font l’effort de se connecter aux métropoles, afin de bénéficier de leur ruissellement.

C’est bien gentil tout ça, mais on manque d’éléments de preuve, d’où l’étude commanditée à Economix. Et les résultats montrent que ça dégouline ruisselle moyen.

Premier résultat, qui ne vous surprendra pas, fidèles lecteurs : si en moyenne le paquet des 13 métropoles étudiées bénéficie d’une croissance de l’emploi supérieure à la moyenne (1,4% contre 0,8% sur 2009-2014), cette moyenne masque de fortes disparités. Quelques métropoles sont très dynamiques, d’autres ont une croissance moyenne, d’autres sous-performent (ce qui rend cocasse en passant la formule des auteurs de la note de France Stratégie et du CGET, qui indiquent que « la dynamique métropolitaine est évidente » pour signaler immédiatement après que en fait non. Ce n’est pas dit comme cela dans le rapport des chercheurs. On résout comme on peut ses problèmes de dissonance cognitive…).

Deuxième résultat, le plus important : sur les effets d’entrainement, c’est un peu le bazar… La dynamique de Lyon, Nantes et Aix-Marseille semble profiter aux territoires voisins ; pas d’effet sur Lille, Toulouse et Montpellier ; dynamique inversée (les territoires voisins croissent plus vite que la zone métropolitaine) sur Grenoble et Strasbourg ; mauvaise dynamique partout sur Rouen et Nice. Je veux bien qu’on parle de modèle métropolitain après ça…

J’ai souligné le mot « semble » dans le point ci-dessus, car l’analyse menée par les chercheurs est une analyse statistique/économétrique qui teste l’existence de corrélations spatiales. En gros, il s’agit de voir si la croissance d’un territoire est significativement liée, du point de vue statistique, à la croissance des territoires voisins. On a vu le résultat : ça dépend.

Mais au-delà, comme toujours, corrélation ne veut pas dire causalité (ce sur quoi les auteurs alertent, d’ailleurs, mais j’imagine que certains vont lire trop vite). Une relation même positive peut indiquer qu’un territoire non métropolitain tire sa croissance de la métropole voisine, ou bien que c’est la métropole qui tire une partie de sa croissance des territoires voisins, ou bien encore qu’une variable cachée (le contexte macro-régional par exemple, comme signalé par les auteurs) agit favorablement sur les deux, ou bien que la dynamique des deux territoires considérés va dans le même sens mais pour des raisons différentes (Nantes et le bocage vendéen vont tous les deux biens, je ne pense pas que ce soit en raison d’une quelconque interdépendance).

Bref, une étude bien faite, aux résultats conforment à ce que j’observe (il n’y a pas de modèle), qui appelle surtout à d’autres recherches plus qualitatives pour identifier la nature des interdépendances territoriales et leur diversité. Si elle peut permettre d’éviter de tomber dans une nouvelle mode, c’est bien…

Vous allez m’entendre…

Vous allez m’entendre, enfin si vous le voulez bien :

  • lundi 4 décembre, à partir de 18h30, lors d’une conférence débat à l’IAE de Poitiers, en compagnie de Catherine Lathus (chef d’entreprise) et Sacha Houlié (député de la Vienne et vice-président de l’Assemblée Nationale), avec pour thème « La Vienne, à l’heure de la reprise économique ? ». Entrée libre mais inscription obligatoire par ici,
  • mardi 12 décembre, à partir de 12h30, sur Radio Pulsar, autour de la vie de chercheur et de la parution de mon dernier ouvrage,
  • bientôt, sur Xerfi Canal, toujours autour de mon dernier ouvrage (je monte dans la capitale demain pour gagner en productivité et accessoirement enregistrer la séquence),
  • jeudi 21 décembre, à partir de 17h, sur Bordeaux, comme « grand témoin » lors de la présentation par le CESER Nouvelle-Aquitaine de sa dernière étude « Faire territoire(s) », à l’Hôtel de Région.

Détails à suivre quand j’ai les infos. Après, vacances. Et après les vacances d’autres dates suite à des invitations pour présenter mon livre, sur Paris, Pau, Toulouse et même en Corse…

Penser ce qui relie

C’est la conclusion de mon livre, son fil conducteur, aussi : plutôt que de considérer les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres, il faut les voir comme des parties prenantes de systèmes interdépendants.

Le problème, c’est qu’on dispose de quantité de données par territoire, on est donc vite tenté de produire des classements sur tel ou tel indicateur de performance, se comparer à l’autre. A contrario, on dispose de peu de données sur les flux, sur tout ce qui traverse les territoires.

On dispose de peu de données, mais cela ne signifie pas qu’il n’en existe aucune. Il en existe sur les mobilités domicile-travail, sur les flux touristiques, sur les liens entre sièges sociaux et établissements, etc.

Parmi les chercheurs qui travaillent sur ce type de données, Nadine Catan. Le Monde vient de consacrer un article très bien fait relatif à une étude à laquelle elle a participé pour la Datar. L’article est visible ici (€), une synthèse de l’étude là.

Je souscris totalement à ce passage :

Passer de ville à système urbain permet de changer nos grilles de lecture des dynamiques territoriales et ainsi de modifier nos politiques publiques. Elus et développeurs sont appelés à mettre l’accent, non plus sur l’accumulation des populations et des emplois à un endroit donné, mais sur les connexions entre les différents lieux (…). Il faut aujourd’hui penser les villes, les métropoles, en termes de complémentarités et non plus se focaliser sur leurs avantages concurrentiels.

Je souscris et je me désole, dans le même temps, du peu de connaissance que les acteurs en charge de tel ou tel territoire ont de ces flux, de leur difficulté à comprendre que c’est ce qui importe. Au risque d’être lourd, j’insiste : l’enjeu n’est pas de penser ce qui sépare, mais de comprendre ce qui relie.

Bordeaux, ton million m’interroge (message à d’autres, en passant)

En 2011, Alain Juppé, maire de Bordeaux, qui allait se succéder à lui-même quelques années plus tard, assignait un objectif simple à ses équipes : faire de Bordeaux une ville millionnaire, « comme Valence (Espagne) ou Zürich (Suisse), un objectif ambitieux et réaliste sur les 10 ou 15 prochaines années » (source).

Une quinzaine d’années plus tard, Bordeaux s’affole : les autocollants « Parisien rentre chez toi » ont défrayé la chronique, les prix au mètre carré flambent (source), les trajets domicile-travail s’allongent, les inégalités augmentent. Le comble étant que les projections réalisées par l’agence d’urbanisme nous apprennent que l’objectif du million pour 2030 risque de ne pas être atteint (source).

De quand date cet objectif ? De 2011, sous Juppé ? Pas du tout : j’ai retrouvé cette archive de l’INA, datée de 1965, savoureuse (en complément voir aussi cette vidéo de Chaban Delmas, sur le même thème, même année).

Chaban Delmas rêvait d’un Bordeaux millionnaire en 1965. Juppé, un demi-siècle plus tard, a fait le même rêve. Son successeur le vivra sans doute, et gageons qu’il visera alors le million et demi, où s’il est un peu fou, la barre des deux millions. Ce n’est pas réservé à Juppé, qui se rêve plus gros que Valence ou Zürich. Ni aux politiques bordelais : Paris veut être plus gros que Londres, n’est-ce pas. Poitiers se compare à Tours, la Rochelle ou Limoges, et réciproquement. Chaque agglomération, chaque ville moyenne, chaque petit village se compare à quelques points de référence, en espérant le dépasser.

Que se passe-t-il dans la tête d’un politique pour s’assigner pour objectif d’être plus gros que son voisin, proche ou lointain ?

J’hésite entre des interprétations psychanalytiques, peu flatteuses pour le genre masculin, et d’autres qui renvoient aux recherches en sciences sociales. Je vais me contenter des dernières.

Interprétation « géographie économique », d’abord : la diffusion des discours sur la concurrence territoriale, la disponibilité de données de plus en plus nombreuses pour se comparer à d’autres, conduit à la multiplication des classements, facilite les points de comparaison, conduit à se focaliser sur quelques indicateurs dont on n’interroge plus le sens. Tout ce qui compte, c’est de croître plus que l’autre, d’être le premier dans le classement. On assimile à tort économie et compétition sportive (je ne développe pas ici, mais la différence essentielle est la suivante : l’économie est un jeu à somme positive, d’où l’intérêt de jouer avec l’autre et de gagner avec lui, les compétitions sportives sont des jeux à somme nulle, d’où l’intérêt de jouer contre l’autre et de le battre), on se rêve premier d’un classement qui n’a plus aucun sens, au risque de s’en étouffer.

Interprétation « économie de l’entreprise », ensuite : dans les années 1960, des travaux menés par des psychologues et des économistes interrogeaient les dirigeants des grandes entreprises sur leurs motivations. Ce qui les motivait, c’était le prestige, le pouvoir, le sentiment de domination, de hauts revenus (arrivait ensuite, mais plus loin, un objectif de compétence). Des objectifs plutôt bien corrélés avec la taille de l’entreprise, d’où l’envie de manager de très grandes entreprises (je renvoie de nouveau à l’analyse psychanalytique, vu le côté genré des directions d’entreprises). Sans doute que la croissance des villes laisse penser à leur premier édile que leur prestige, pouvoir, sentiment de domination, …, augmente d’autant.

Bref : que Bordeaux s’assigne pour objectif de dépasser le million d’habitants m’interroge. Enfin quand je dis m’interroge…

Au risque de paraître naïf, je me dis que si les responsables de nos villes et de nos campagnes se donnaient pour objectif de faire en sorte que leurs administrés puissent couvrir leurs besoins, se sentir bien là où ils sont, s’engager dans les activités qui les motivent, et bien… ce serait pas mal… pas besoin de grandir pour cela, ni d’être plus gros que le voisin.

Dynamiques territoriales au format ebook

La version ebook de mon ouvrage « Dynamiques territoriales : éloge de la diversité » est désormais disponible sur Kobo, Amazon, Fnac, Apple Store. Prix de vente : 4€99. A ce prix, les stocks vont vite disparaître, dépêchez-vous de commander.

Pour la version papier, bien plus agréable à manipuler que la version électronique, c’est toujours à cette adresse que vous pouvez le commander, au prix de 10€50.

Je vous rappelle que j’en ferai une présentation mercredi 22 novembre 2017 de 18h à 20h sur le site poitevin de Sciences Po Paris, des exemplaires seront en vente pour les rares personnes au monde ne l’ayant pas encore acheté.

La Catalogne, moteur économique de l’Espagne ?

Lors de sa déclaration d’indépendance-enfin-on-sait-pas-trop, Carles Puigdemont a affirmé que depuis la mort de Franco, la Catalogne était le moteur économique de l’Espagne.

Cet argument économique, même s’il n’est pas le seul, est souvent repris par les régions pour revendiquer leur indépendance. En gros, l’idée est la suivante : on en a marre de créer les richesses, de se les faire piquer par l’État central qui les redistribue aux régions pauvres peuplées de fainéants. Cf. l’Italie du Nord (vs. l’Italie du Sud), la Flandre (vs. la Wallonie), la Catalogne (vs. les autres régions espagnoles).

Mais, dans le cas de la Catalogne et de la période actuelle, est-ce le cas ? Pour en juger, on peut collecter des données sur les PIB, le nombre d’habitants, l’emploi, etc., calculer les PIB par habitant, les décomposer en PIB par emploi et emploi par habitant, en suivant la méthodologie que Michel Grossetti et moi avions proposé pour le cas français dans cet article de la Revue de l’OFCE.

C’est à cet exercice que nous nous sommes livrés avec Emmanuel Nadaud, en nous concentrant sur les pays de l’Union à quinze, soit 214 régions NUTS2, avec des données 2011. Nous en avons tiré un article présenté en juillet dernier à Athènes, qui insiste sur la diversité des contextes régionaux.

Source : Nadaud E., Bouba-Olga O., 2017, « La richesse des régions européennes : au-delà du PIB par habitant », Colloque ASRDLF, Athènes, juillet. Lien : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01533348/document

[Edit : paragraphe modifié, erreur de lecture de la carte, c’est corrigé (17/10/2017)] Les zones en rouge correspondent aux régions présentant les plus faibles valeurs de l’indicateur concerné (1er quintile), les zones en vert foncé présentent les plus fortes valeurs (5e quintile). La Catalogne est quant à elle dans une situation médiane (3ème quintile) pour le PIB par habitant et pour le ratio emploi par habitant. Deuxième quintile en revanche pour le PIB par emploi (la productivité apparente du travail). Plusieurs régions espagnoles sont visiblement dans une meilleure situation.

Je suis retourné aux chiffres précis, en rapportant les valeurs observées pour les régions espagnoles à la moyenne de l’Union à 15 pour construire des indices qui valent 100 si la valeur observée dans la région est égale à la valeur observée en moyenne.

Le PIB par habitant de l’Union à 15 est de 30 219€ en 2011, le PIB par emploi monte à 66 814€. La Catalogne est sensiblement en dessous, avec des indice de 89 pour le premier indicateur (le PIB par habitant de la Catalogne est donc égal à 89% du PIB par habitant de l’Union à 15) et de 87 pour le deuxième.

Surtout : la Catalogne arrive en quatrième position des 19 régions espagnoles pour le PIB par habitant, derrière la région de Madrid (indice de 103), le Pays Basque (99) et la Navarre (95). Elle passe même au 5ème rang pour la productivité apparente du travail : le Pays Basque est en première position (indice de 95), devant la région de Madrid (93), la Navarre (92) et la Rioja (88).

Difficile, dès lors, d’affirmer que la Catalogne est le moteur économique de l’Espagne.

C’est grave docteur ? Non. Comme expliqué dans mon petit livre, il faudrait sortir de ces analyses qui voient les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres. Les processus productifs traversent les frontières, chaque territoire pouvant être vu comme un petit bout de petit monde, spécialisé de manière plus ou moins avantageuse sur des fragments de processus productifs. Plutôt que de penser ce qui sépare, mieux vaut comprendre ce qui relie.

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Bordeaux, une ville moyenne (la plus moyenne).

Comme promis, je vais écrire quelques billets en lien avec la sortie de mon dernier livre. Pas pour redire ce qu’il y a dedans, ce serait ballot : il faut que je maximise mes droits d’auteur. Plutôt pour faire des variations sur les mêmes thèmes.

Dans le chapitre trois (titré « des petits bouts de petits mondes ». J’adore ce titre. C’est mon préféré avec celui du chapitre de conclusion. Que je ne vous dirai pas. Cf. paragraphe précédent), j’insiste sur l’idée que pour comprendre les territoires, il faut repérer leurs spécialisations (les spécialisations des entreprises présentes, plutôt), voir comment ces entreprises s’insèrent dans des chaînes de valeur ajoutée de plus en plus fragmentées, s’interroger sur la qualité de leur spécialisation, etc.

Pour cela, on peut procéder de différentes manières. Dans l’ouvrage, j’insiste sur l’idée de commencer par regarder les activités plus présentes à tel endroit qu’ailleurs, l’hypothèse étant que ce ne doit pas être que le fruit du hasard. Puis de regarder plus précisément, en allant sur le terrain, quelles sont ces activités, ce que font les entreprises, comment elles sont positionnées sur leurs marchés.

Aujourd’hui, j’ai décidé de brasser autrement les statistiques, en comparant le profil global de spécialisation des territoires français par rapport à la moyenne France entière. L’idée est de repérer les territoires dont le profil est très atypique (ils sont spécialisés dans des secteurs beaucoup moins présents ailleurs) et d’autres territoires moins atypiques (le poids des différents secteurs est assez peu différent de ce qu’on observe en moyenne).

Pour cela, on peut s’appuyer sur l’indice de Krugman (n’ayez pas peur, c’est très simple) : on regarde ce que pèse chaque secteur d’activité dans une zone, on compare à ce qu’il pèse France entière, si à chaque fois le poids est le même, à la fin l’indice vaut 0%, si à l’inverse les poids sont très différents, il tend vers 100%. Plus l’indice est élevé, plus la zone est atypique, plus l’indice est faible, plus la zone est proche de la moyenne.

J’ai calculé ces indices à l’échelle des zones d’emploi (304 en France métropolitaine, ce découpage est intéressant car basé sur une variable économique : les déplacements domicile-travail, en gros une bonne partie des gens qui y habitent y travaillent aussi), sur des données en 88 secteurs d’activité (les spécialisations se jouent à des échelles sectorielles assez fines), pour l’ensemble des actifs occupés (données Insee clap 2013) et pour le sous-ensemble du secteur privé (données Acoss de 2008 à 2016).

Plusieurs constats :

  • les résultats sur l’ensemble de l’emploi (Insee) ou sur le sous-ensemble de l’emploi privé (Acoss) sont très bien corrélés (r=95%). L’introduction de l’emploi public ne modifie donc pas substantiellement les résultats sur les différences de spécialisation des territoires,
  • la moyenne et la médiane des indices sont cependant plus faibles quand on raisonne sur l’ensemble public + privé (moyenne et médiane de 24%) que si on se contente de regarder le privé (moyenne et médiane de 27%) : l’activité publique lisse donc un peu les différences de spécialisation, d’exposition aux chocs qui affectent tel ou tel secteur, donc,
  • je me suis amusé à regarder si le fait d’être très différent de la moyenne en termes de spécialisation, ou au contraire très proche de la moyenne, lors d’une année donnée (en l’occurrence en 2008) avait une incidence sur la croissance de l’emploi sur la période d’après (sur 2008-2016). La réponse est non, corrélation très faible (r=-12%) : des zones atypiques ont une bonne dynamique, d’autres non, et réciproquement.

Au-delà de ces constats généraux, l’idée était de voir quels étaient les territoires dont la structure de spécialisation était la plus proche de la moyenne France entière, et ceux dont la structure était la plus éloignée.

Sur les plus éloignées, on trouve Sablé-sur-Sarthe, indice de Krugman de 49% en 2008, et bonne dynamique : croissance de l’emploi privé de 9% entre 2008 et 2016. Juste derrière, même région, la Ferté-Bernard, indice de Krugman de 47%, mais mauvaise dynamique, baisse de 11% de l’emploi privé.

A l’autre extrême, la zone d’emploi la plus proche de la moyenne française, c’est Bordeaux : indice de 8% (bonne dynamique en même temps, 9%, identique à Sablé-Sur-Sarthe. Bordeaux et Sablé-sur-Sarthe, en termes de dynamique, sont donc très proches : le hasard statistico-politique).

Vous voulez savoir à quoi ressemble la France, en moyenne ? Regardez Bordeaux. Je l’avais constaté à l’échelle régionale, en analysant les différences de PIB par habitant et en les décomposant : en ex-Aquitaine, rien ne ressortait. L’ex-Aquitaine, c’est la France en plus petit.

Bordeaux est donc une ville moyenne. C’est même la plus moyenne des villes de France, sur l’aspect spécialisation. Ce qui n’est pas très grave : on peut être dynamique tout en étant moyen.

Pour compléter un peu, même si Bordeaux ressemble grave à la moyenne française, on peut détecter les secteurs qui contribuent le plus à cet indice de 8%, les secteurs qui s’écartent donc le plus du poids moyen de France métropolitaine. Pour Bordeaux, les deux secteurs les plus atypiques sont « cultures et production animale », d’une part, et « industries alimentaires », d’autre part. A eux deux (sur près de 90 secteurs), ils expliquent 27% de l’écart. Bordeaux ressemble étrangement à la France, mis à part le Bordeaux.

Éloge de la diversité : lien pour trouver le livre

Mon dernier petit livre « Dynamiques territoriales : éloge de la diversité » est édité par les éditions Atlantique, vous pouvez donc l’acheter en ligne sur leur site en cliquant sur ce lien. Il devrait être bientôt disponible au format e-book sur les différentes plateformes habituelles (Amazon, Fnac, …). Bonne lecture, tout commentaire est bienvenu !