Variations sur les variations

Suite à mon dernier post, où je montrais notamment que la croissance de l’emploi était plus forte aux Herbiers qu’à Paris, le commentaire suivant a été posté sur Linkedin :

Pour me faire l’avocate de la partie adverse : peut-on vraiment comparer les taux de croissance de deux zones de taille si différente ? 1000 emplois créés aux Herbiers ça vous booste le taux de croissance (parce que c’est beaucoup par rapport au stock d’emplois initial), alors que c’est quasi invisible dans le taux de croissance parisien…

Ce n’est pas la première fois que l’on me fait cette remarque. J’ai donc posté sur twitter un sondage, voici le résultat :

Plus de 80% des sondés répondent le territoire A. La variation absolue est la même (création de 20 emplois pour chaque territoire), mais la variation relative est bien supérieure en A : taux de croissance de l’emploi de 20% en A et de seulement 0,4% en B. Or, ce qui compte, c’est bien la variation relative, donc la majorité a raison.

Pourquoi ? Parce qu’une partie de l’activité économique est liée à la population présente. Petit exemple pour le comprendre : supposons que pour vivre correctement, un coiffeur a besoin de 10 clients par jour et que la population se rend deux fois par mois chez le coiffeur. Supposons en outre qu’aucun résident ne dispose des compétences de base pour vous coiffer. En A, cela va « attirer » 1 coiffeur (100 personnes, 2 rendez-vous par mois, répartis sur 20 jours ouvrables : (100*2)/20= 10 clients par jour en moyenne, soit de quoi faire vivre un coiffeur). En B, 50 ((5000*2)/20=500, soit potentiellement 50 coiffeurs). Soit, un passage de 100 à 101 personnes en A, et de 5000 à 5050 en B. Variation absolue supérieure en B, mais taux de croissance similaires (1%).

Une autre partie de la croissance n’est pas liée à la population, mais à la capacité des acteurs à vendre des produits à des consommateurs localisés hors de leur territoire. Si la probabilité de créer une telle entreprise performante est la même pour tous les territoires, on observera un nombre d’entreprises performantes proportionnel, une fois encore, à la taille initiale des territoires.

Cette relation de proportionnalité n’est pas toujours vérifiée : dans certains cas, la grande taille confère un avantage, dans d’autres cas, elle pénalise. Pour le savoir, on peut par exemple estimer des lois d’échelle (voir mon dernier article pour un exemple d’application) :

e=αpβ

Avec e l’emploi, p la population, α et β des paramètres à estimer. Si l’emploi est strictement proportionnel à la taille de la population, β est égal à 1. C’est le cas avec mon exemple des coiffeurs (α étant quant à lui égal à 1%).Si β est supérieur à 1, cela signifie que l’emploi est plus que proportionnel à la taille des territoires, on parlera d’économies d’agglomération ; symétriquement, si β est inférieur à 1, on parlera de déséconomies d’agglomération.

Dès lors, ceux qui pensent qu’il est plus facile de créer de l’emploi au sein de territoires de plus petites tailles font l’hypothèse, sans s’en rendre compte je pense, que β est inférieur à 1, donc qu’il existerait des déséconomies d’agglomération. Dans les faits, cela dépend des activités : la recherche, par exemple, est surreprésentée dans le haut de la hiérarchie urbaine, alors que l’agriculture et l’industrie y sont sous-représentées.

Au final, Les Herbiers sont donc bien plus performants que Paris, sans que l’on puisse affirmer que cela est plus facile pour eux.

Les Herbiers 5, Paris 0. Cet autre match.

Paris a gagné la coupe de France, on en attendait pas moins, et puis tout le monde est reparti joyeux, donc tout va bien.

Sur le terrain économique, pourtant, l’histoire n’est pas la même.

Question taille et densité, qui font rêver certains, le match est plié depuis longtemps : 19 000 habitants aux herbiers, avec une densité de 165 habitants au kilomètre carré, 12 millions sur Paris, densité supérieure à 700. Je ne vous dis pas le gradient d’urbanité.

Côté attractivité, cependant, les Herbiers tiennent la barre : 1% de croissance de la population sur 2009-2014, contre 0,5% sur Paris (données à l’échelle des aires urbaines, idem pour la suite). 1-0. Supplément de croissance qui n’est pas le produit du solde naturel, supérieur à Paris (0,9%) à ce qu’il est aux Herbiers (0,5%), mais d’un solde migratoire sensiblement plus fort : +0,8% aux Herbiers, -0,4% sur Paris. Les Herbiers attirent, Paris repousse. 2-0.

Non contents d’attirer plus de population, les Herbiers créent aussi plus d’emplois : +0,6% en moyenne annuelle, contre +0,1% sur Paris. 3-0. Le taux de chômage y est aussi sensiblement plus faible : 9,3% l’échelle de l’aire urbaine, contre 12,6% sur Paris, pour les 15-64 ans, fin 2014 (le taux de chômage fin 2017 à l’échelle de la zone d’emploi des Herbiers est inférieur à 5%, mais ne le répétez pas). 4-0.

Plus de population, plus d’emplois, moins de chômage et, cerise sur le gâteau, moins de pauvreté : 8,3% de personnes dites « pauvres » aux Herbiers, contre 15,3% sur Paris, toujours fin 2014. 5-0.

S’il fallait trouver un modèle, personnellement, je vote pour les Herbiers, score sans appel. Heureusement, l’économie n’est pas un match de foot, où quand l’un gagne, l’autre perd. C’est un jeu à somme positive, qui se nourrit des interdépendances. Que Paris se rassure, donc : les Herbiers ruissellent (un peu) sur la Capitale.

Les fonctions métropolitaines sont-elles de plus en plus métropolitaines ?

C’est le titre de l’article que je viens de mettre en ligne. La réponse est non. En voici le résumé :

L’objectif de cet article est d’analyser l’évolution de la géographie de l’emploi en France métropolitaine, en exploitant des données par fonction d’emploi à l’échelle des aires urbaines sur période longue, avec un focus particulier sur les fonctions dites métropolitaines.

Nous mobilisons plus précisément les données issues des recensements de 1982, 1990, 1999, 2009 et 2014. Nous retenons la typologie opérée par l’Insee qui agrège les 486 PCS 2003 en 15 fonctions d’emploi, elles-mêmes agrégées en 4 grandes fonctions : fabrication concrète, fonctions métropolitaines, fonctions présentielles et fonctions transversales. Ces données sont exploitées pour trois ensembles d’aires urbaines : l’ensemble des aires urbaines (AU771), les 68 plus grandes aires urbaines (aires de plus de 50 000 emplois, notées AU68), ces mêmes aires urbaines hors aire urbaine de Paris (AU67).

Compte-tenu de l’hypertrophie francilienne caractéristique de la géographie française, nous commençons par analyser l’évolution du poids de l’aire urbaine de Paris dans l’économie du pays : nous montrons qu’il recule pour 13 des 15 fonctions d’emploi, les baisses relatives les plus marquées concernant 4 des 5 fonctions métropolitaines.

Nous estimons ensuite des lois d’échelle pour nous prononcer sur l’évolution de la hiérarchie urbaine française dans son ensemble. Nous montrons que la hiérarchie urbaine des fonctions métropolitaines est globalement stable sur la période. L’analyse des résultats pour le sous-ensemble des cadres des fonctions métropolitaines, plus hétérogènes, ne permettent pas d’apporter de conclusions sensiblement différentes.

Au final, l’hypothèse d’un accroissement du processus de métropolisation paraît devoir être rejetée.

S’agissant de Paris, son poids est passé de 25,8% en 1982 à 25,0% en 2014, une baisse relativement modérée, donc, mais plus marquée pour les fonctions métropolitaines, dont le poids passe de 39,2% à 34,2%. La baisse la plus forte concerne la fonction conception-recherche (dans laquelle ne sont pas comptés les enseignants-chercheurs, je précise).

Poids de l’aire urbaine de Paris dans l’ensemble des aires urbaines de France métropolitaine

Fonction 1982 2014 Variation du poids
production concrète 17.6% 16.4% -1.2%
Agriculture 4.8% 5.2% 0.5%
Fabrication 19.9% 16.7% -3.2%
Bâtiment travaux publics 19.9% 18.8% -1.1%
Fonctions métropolitaines 39.2% 34.7% -4.5%
Commerce interentreprises 37.6% 32.5% -5.2%
Conception recherche 46.2% 39.3% -6.9%
Culture loisirs 46.2% 42.0% -4.2%
Gestion 37.9% 31.7% -6.2%
Prestations intellectuelles 39.6% 38.7% -0.9%
Fonctions présentielles 25.1% 23.0% -2.1%
Administration publique 27.1% 24.6% -2.5%
Distribution 22.5% 21.1% -1.4%
Education formation 21.7% 23.4% 1.7%
Santé action sociale 24.2% 20.3% -3.9%
Services de proximité 28.8% 25.5% -3.3%
Fonctions transversales 24.4% 21.7% -2.7%
Transports logistique 26.3% 24.0% -2.3%
Entretien réparation 22.1% 19.2% -3.0%
Ensemble des fonctions 25.8% 25.0% -0.8%

Pour la structure urbaine en général, j’ai estimé des lois d’échelles. L’idée est de calculer un paramètre β qui vaut 1 si la fonction d’emploi considérée est répartie comme l’ensemble des emplois, qui est supérieur à 1 si la fonction d’emploi est plutôt concentrée dans le haut de la hiérarchie urbaine et qui est inférieur à 1 si la fonction d’emploi est plutôt concentrée dans le bas de la hiérarchie urbaine.

Par définition, les fonctions métropolitaines présentent des valeurs supérieures à 1, l’objectif de l’article étant de voir si ces valeurs ont augmenté, diminué ou sont restées stables sur la période.

Voilà ce que ça donne par grandes fonctions :

C’est particulièrement stable pour les fonctions métropolitaines, sans trop de différences selon que l’on raisonne sur l’ensemble des aires urbaines où les sous-ensembles des plus grandes aires.

Dans le détail des fonctions métropolitaines, voici les résultats :

Globalement stable également, il n’y a guère que la fonction « prestations intellectuelles » qui tend à se concentrer, dans le sous-ensemble des grandes aires urbaines, parmi les plus grandes d’entre elles.

Vous trouverez plus de résultats et les détails sur la méthodologie et les données dans l’article que vous pouvez télécharger en cliquant ici. Tout commentaire est bienvenu.

Niort, première métropole de Nouvelle-Aquitaine

Je suis en train de brasser des statistiques Insee sur la géographie des fonctions d’emploi en France métropolitaine, sur la période 1982-2014, dans le cadre de la préparation d’un article dont le titre sera « les fonctions métropolitaines sont-elles de plus en plus métropolitaines ? ».

Vu les résultats obtenus, je tue dès maintenant le suspense : la réponse est non. Mais laissons cela pour un prochain billet. Aujourd’hui, je voulais juste vous faire part d’un résultat rigolo : la 1ère métropole de Nouvelle-Aquitaine, ce n’est pas Bordeaux, c’est Niort.

Si l’on regarde la taille des villes (des aires urbaines, plus précisément, c’est le découpage que j’ai retenu) en nombre d’emplois, Bordeaux est certes en pôle position, avec 517 351 emplois au recensement 2014, contre 71 324 pour Niort, soit 7 fois moins environ. Mais bon, à ce compte-là, Pékin, Bombay et São Polo sont plus métropoles que New-York, Londres et Paris.

Une autre façon de mesurer la « métropolisation » consiste à regarder ce que pèsent les fonctions d’emploi dites métropolitaines, ou bien, au sein de ces fonctions d’emploi, le sous-ensemble des cadres des fonctions métropolitaines, censés assurer des fonctions de « commandement » (je laisse ouverte la question de la qualité dudit commandement).

Qu’est-ce qu’une fonction métropolitaine, me direz-vous ? C’est une notion forgée par l’Insee, à partir d’une agrégation des 486 professions en 15 fonctions d’emploi. 5 de ces 15 fonctions sont dites métropolitaines (conception-recherche, commerce interentreprises, gestion, culture-loisir et prestations intellectuelles), sur la base d’une analyse de leur géographie : les fonctions métropolitaines sont les fonctions surreprésentées dans le haut de la hiérarchie urbaine. Définition tautologique s’il en est, qui mériterait pas mal de discussion, mais bon, c’est une façon de mesurer le phénomène et son évolution.

Sur la base des données disponibles, on peut donc calculer pour chaque aire urbaine ce que pèsent, dans l’ensemble des emplois, les emplois des fonctions métropolitaines, ainsi que le poids de l’ensemble des cadres des fonctions métropolitaines.

Sur l’ensemble des 771 aires urbaines, la part moyenne des fonctions métropolitaines est de 27,4%, celle des cadres des mêmes fonctions est de 11,4%. Regardons ce que cela donne en Nouvelle-Aquitaine.

S’agissant de l’ensemble des emplois des fonctions métropolitaines, c’est Niort qui est en tête, avec une part de 34,7%, contre 28,4% pour Bordeaux. Viennent ensuite Pau (26,1%), Cerizay (23,3%), Poitiers (23,2%) et la Rochelle (23,1%), tout ça pour le recensement 2014 (qui correspond en fait à une interrogation quinquennale qui couvre la période 2012-2016).

Pour les cadres des fonctions métropolitaines, Niort est toujours en tête de la région, avec une part de 12,7%, contre 11% pour Bordeaux, 9,8% pour Pau, 7,3% pour Poitiers et 7,2% pour la Rochelle.

France entière, sur l’ensemble des aires urbaines de « grande taille » (les 68 aires urbaines de plus de 50 000 emplois), Niort se classe d’ailleurs juste derrière Paris (38%) mais devant Toulouse (32,6%), Lyon (32,5%) et Nantes (32,1%), Bordeaux n’arrivant qu’en 15ème position. Pour les cadres des fonctions métropolitaines, Niort recule au 6ème rang (derrière Paris, Toulouse, Grenoble, Lyon et Montpellier), Bordeaux remonte au 11ème rang (Nantes, Lille, Rennes et Marseille s’intercalent entre les deux prétendants).

La métropolisation étant l’avenir incontournable de la création de richesses et d’emplois pour la France, je préconise donc, logiquement, que l’on concentre l’ensemble des pouvoirs régionaux sur la ville de Niort, plutôt que sur Bordeaux, largement reléguée.

La mythologie CAME (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) : comment s’en désintoxiquer ?

C’est le titre du dernier article co-écrit avec Michel Grossetti, dont voici le résumé :

La période récente se caractérise par l’émergence d’une mythologie séduisante dans le champ du développement économique : l’approfondissement de la mondialisation plongerait l’ensemble des territoires face à un impératif de compétitivité, seules quelques métropoles pouvant rivaliser pour attirer les talents et les leaders de demain, métropoles qu’il conviendrait donc de soutenir en concentrant les efforts sur l’excellence. Nous la résumons par l’acronyme CAME pour Compétitivité, Attractivité, Métropolisation et Excellence.

Une analyse attentive des différents composants de la CAME montre cependant qu’aussi séduisante —voire addictive— qu’elle soit, elle ne résiste pas à l’épreuve des faits. Malgré cela, portée de manière plus ou moins marquée par certains chercheurs et organismes privés ou publics d’analyse et de conseil, elle sous-tend tout un ensemble de politiques publiques ; elle a même structuré une partie des débats autour des résultats des élections dans différents pays.

Non seulement la CAME ne produit pas les effets attendus, mais elle provoque des effets indésirables. Les ressources publiques étant limitées, les dédier fortement à quelques acteurs (startups, chercheurs jugés « excellents »…) ou à quelques lieux (métropoles) conduit à renforcer les inégalités socio-spatiales. Quelques éléments de réflexion sur des alternatives envisageables, qui nous semblent plus saines, seront présentés afin d’aider à s’en désintoxiquer.

Vous pouvez télécharger le texte complet en cliquant ici. Commentaires bienvenus !

Les inégalités spatiales de salaire en France : différences de productivité ou géographie des métiers ?

C’est le titre d’un article que nous avons rédigé avec Michel Grossetti et Benoît Tudoux, suite à une sollicitation de l’INSEE pour un numéro spécial d’Economie et Statistique.

Notre idée de départ était d’interroger l’hypothèse au cœur des modèles de l’économie géographique qui considère que les salaires versés sur le marché du travail sont égaux à la productivité du travail. Cette hypothèse, courante en économie, explique que les chercheurs, pour évaluer la surproductivité éventuelle de tel ou tel territoire, estiment des équations de salaire : s’ils observent à tel endroit un salaire supérieur de 10% à la moyenne, ils en déduiront que sur ce territoire, les salariés sont 10% plus productifs. Sauf que cette hypothèse est très contestable pour certains métiers (cadres de la finance, états-majors des grands groupes, artistes, …). Donc, si ces métiers ont une géographie particulière, on risque de faire dire aux sursalaires de grosses bêtises en termes de surproductivité…

Pas qu’aux sursalaires, soit dit en passant : pour régionaliser les PIB, l’INSEE s’appuie précisément sur les salaires versés. Un PIB par emploi supérieur de 10% à la moyenne à tel ou tel endroit correspond, en fait, à un salaire moyen versé supérieur de 10% à la moyenne, rien d’autre. Considérer que cela signifie que les personnes sont 10% plus productives, c’est accepter l’hypothèse que salaire=productivité, ce que certains font sans s’en rendre compte, comme d’autres font de la prose.

Nous voulions donc voir dans quelle mesure la géographie de ces professions atypiques influait sur la géographie des salaires.  Nous voulions également creuser un deuxième point : l’importance des effets de composition. Qu’un territoire verse en moyenne des salaires supérieurs de 10% peut s’expliquer par le fait non pas que chaque salarié est plus productif, mais par le fait que les spécialisations des territoires diffèrent.  Jusqu’à récemment, neutraliser ces effets de composition était difficile, car les données disponibles étaient relativement agrégées : pour les professions, on avait un détail en une trentaine de postes seulement. Nous avons donc exploité une base plus récente et plus détaillée, sur données 2013, avec un détail des professions en plus de 400 postes. Ce dernier point est décisif : seul un tel niveau de détail permet d’appréhender l’influence des métiers particuliers (par exemple les cadres des marchés financiers) sur les différences géographiques de salaire.

Résultat des courses ? Les différences géographiques de salaires sont avant tout des différences de spécialisation métiers des territoires, elles sont très peu liées à des effets géographiques intrinsèques. Pour le dire autrement, une fois neutralisés les effets de spécialisation, on n’observe que très peu de différences de rémunération (donc de productivité si on retient l’hypothèse initiale) entre les territoires français. L’Ile-de-France fait cependant exception. Plus précisément Paris et les Hauts-de-Seine. Est-ce dû à une plus forte productivité sur ces territoires ? Bof : une bonne part de l’écart tient à la surreprésentation des cadres de la banque et de la finance, et à la présence des états-majors des grands groupes… Une fois neutralisés effets de composition et effet professions atypiques, l’Ile-de-France présente des sursalaires d’environ 10%, soit l’écart moyen de prix entre la région capitale et les autres régions…

Sur la base de ces résultats, nous proposons une autre explication des différences géographiques de salaire : elles seraient moins liées à des différences de « performance » des territoires qu’à la géographie des métiers, elle-même héritée de l’histoire et des choix politiques. Nous nous livrons notamment en fin d’article à une petite comparaison France-Allemagne qui nous semble éclairante.

Nous avons donc soumis notre article, qui a été évalué par deux rapporteurs, qui nous ont fait part d’un ensemble de remarques, que nous avons intégrées dans une nouvelle version de notre article. Deuxième analyse par les rapporteurs, ensuite, pour apprendre au final que l’article était finalement rejeté, compte-tenu des commentaires de l’un des deux rapporteurs, que je ne peux m’empêcher de vous livrer, avec des commentaires sur ses commentaires.

Les auteurs souhaitent démontrer que la géographie très inégalitaire des salaires en France est en réalité due à la géographie des métiers. Or parmi les variables individuelles prises en compte en plus des effets géographiques et de structure ne figurent que l’âge, le sexe et la nature privée ou publique du contrat de travail. Quid des qualifications et des diplômes? En l’absence de proxies valables pour ces derniers, leur effet est très certainement capturé par les indicatrices métiers. Or il s’agit bien de dimensions différentes qu’il conviendrait de distinguer pour démontrer de manière convaincante que les disparités spatiales de salaires en France s’expliquent pour l’essentiel par la géographie des métiers.

C’est gentil, mais l’information sur les qualifications et les diplômes ne figure pas dans la base, ce que l’évaluateur est censé savoir… Et avec une décomposition en plus de 400 professions, on peut considérer qu’elle est bien capturée, cette information, en effet… Et même si elle y figurait et qu’elle jouait significativement, elle ne pourrait que réduire encore les effets géographiques, donc renforcer notre argumentation…

Par ailleurs, les auteurs invoquent l’histoire pour rendre compte de la géographie des métiers. Mais cela n’invalide pas l’existence d’effets d’agglomération : le rôle des accidents de l’histoire dans l’agglomération spatiale des activités est d’ailleurs au cœur de l’économie géographique.

L’histoire au cœur des modèles d’économie géographique, on croit rêver… Ils évoquent des « accidents historiques » pour dire qu’on ne peut pas expliquer l’émergence de telle ou telle activité à tel ou tel endroit, mais qu’ensuite on a des processus économiques cumulatifs qui confèrent des avantages irréversibles à ces endroits. Je n’ai pas vu passer de modèle d’économie géographique expliquant la structure urbaine déséquilibrée de la France et la structure urbaine équilibrée de l’Allemagne. Des études historiques, si.

Enfin, l’analyse est essentiellement descriptive et aucun mécanisme n’est étudié de façon rigoureuse empiriquement.

Le jour où j’ai reçu cet avis, j’ai lu ce billet retweeté par Antoine Belgodère, où il est question de cette hiérarchie entre économétrie et statistiques descriptives, que j’invite tous les chercheurs en sciences sociales à lire. Pour les non-initiés au petit monde de la recherche en économie : dire d’une analyse qu’elle est descriptive figure au rang de pire insulte. On a les critères de scientificité qu’on peut.

L’approche me semble ainsi trop légère pour remettre en question de manière convaincante plusieurs décennies de recherche théorique et empirique sur les déterminants et les effets de l’agglomération spatiale des activités.

Là, je me suis dit d’abord que Popper devait se retourner dans sa tombe…  Je me suis dit ensuite que cela fait des dizaines d’années, en effet, que les modèles d’économie géographique, dans leurs versions empiriques, considèrent que salaire=productivité, que c’est une hypothèse, qu’elle est contestable, très contestable même, que la contester fait bouger les résultats et l’interprétation qu’on peut en faire. Autant ne pas la remettre en question, donc, pour que la connaissance avance.

Après discussion avec Michel Grossetti et Benoît Tudoux, on a décidé de poster notre article sur Hal, car au-delà des objectifs de publication de nos recherches, la diffusion des résultats est importante. En voici le résumé :

L’objectif de cet article est d’analyser les différences géographiques de salaire de France métropolitaine, en exploitant des données individuelles localisées de salaire pour l’année 2013 (données DADS), qui proposent notamment une décomposition fine des métiers en plus de 400 postes.

Nous estimons dans un premier temps des équations de salaire, avec comme variables explicatives des caractéristiques individuelles, des indicatrices géographiques et des indicatrices métiers. Nous montrons que les indicatrices métiers expliquent une part importante des différences de salaire, les indicatrices géographiques ne jouant qu’à la marge.

A métiers identiques, certains territoires, tous en Ile-de-France, présentent cependant des salaires significativement supérieurs à la moyenne. Un focus sur ces territoires montre que ces sursalaires s’expliquent pour une part importante par la présence des secteurs de la banque et de la finance et de l’activité des sièges sociaux, au sein desquels figurent des métiers relevant de marchés à très fortes inégalités de rémunération.

L’article est visible ici. N’hésitez pas à commenter.

Les villes moyennes à l’épreuve des transitions

C’est le titre d’une rencontre organisée par la Fondation Jean Jaurès, le 15 janvier prochain, de 18h30 à 19h30. J’y participerai aux côtés de Philippe Archias (directeur Innovation urbaine au sein du groupe Chronos) et de Benoît Calatayud (membre de l’Observatoire Énergie et développement durable de la Fondation Jean Jaurès), débat animé par Achille Warnant (coordinateur pour la Fondation Jean Jaurès du rapport sur les villes petites et moyennes). Détails et inscriptions ici, ceux qui ne peuvent être sur place pourront voir le débat en direct (ou plus tard) sur la même page, ou bien ci-dessous :

Ce débat s’inscrit dans un cycle qui a commencé en septembre dernier autour de l’ouvrage d’Olivier Razemon, « comment la France a tué ses villes », visible ici ; épisode 2 le 4 décembre avec pour titre « Les métropoles, le grand pari ? » autour d’Hervé le Bras et de Patrick Joly, visible ici.

Je devrais dire assez vite que la catégorie « villes moyennes » est une catégorie floue, aussi floue que celle de « métropole » c’est vous dire, à consommer avec modération, donc (voire à ne pas consommer du tout, je me dis de plus en plus souvent).

Pour débattre ensuite sans doute de manière plus intéressante autour des problématiques de mobilité, de logement, de recrutement, …, mais, là encore, il s’agit de problèmes non exclusivement « hors métropoles », j’ai quelques anecdotes croustillantes en stock…

Les métropoles ruissellent moyen…

France Stratégie et le CGET viennent de publier une note intitulée « Dynamique de l’emploi dans les métropoles et les territoires avoisinants », coécrite par Boris le Hir et Cécile Altaber, issue d’un travail de recherche mené par Marc Brunetto, Denis Carré, Nadine Levratto et Luc Tessier du laboratoire EconomiX (rapport complet disponible ici).

Le sujet est d’actualité : face aux contestations du discours pro-métropolitain, certains nuancent le propos et aimeraient bien montrer que soutenir les métropoles ne serait pas en défaveur des autres territoires.

Davezies et Pech (2014) en parlaient déjà dans leur note, avec leur notion de système productivo-résidentiel : en gros, le productif dans les métropoles, le résidentiel dans leur hinterland pour que les actifs des grandes villes aillent passer leur week-end, faire du tourisme et/ou se reposer lors du passage à la retraite. Pour Askenazy et Martin (2015), les autres territoires ne seraient pas lésés par un soutien accru à quelques métropoles, la croissance supplémentaire obtenue grâce à ce type de politique permettant de solvabiliser les transferts sociaux qu’on leur accorderait. D’autres enfin se disent que, même côté productif, les autres territoires peuvent en profiter, s’ils font l’effort de se connecter aux métropoles, afin de bénéficier de leur ruissellement.

C’est bien gentil tout ça, mais on manque d’éléments de preuve, d’où l’étude commanditée à Economix. Et les résultats montrent que ça dégouline ruisselle moyen.

Premier résultat, qui ne vous surprendra pas, fidèles lecteurs : si en moyenne le paquet des 13 métropoles étudiées bénéficie d’une croissance de l’emploi supérieure à la moyenne (1,4% contre 0,8% sur 2009-2014), cette moyenne masque de fortes disparités. Quelques métropoles sont très dynamiques, d’autres ont une croissance moyenne, d’autres sous-performent (ce qui rend cocasse en passant la formule des auteurs de la note de France Stratégie et du CGET, qui indiquent que « la dynamique métropolitaine est évidente » pour signaler immédiatement après que en fait non. Ce n’est pas dit comme cela dans le rapport des chercheurs. On résout comme on peut ses problèmes de dissonance cognitive…).

Deuxième résultat, le plus important : sur les effets d’entrainement, c’est un peu le bazar… La dynamique de Lyon, Nantes et Aix-Marseille semble profiter aux territoires voisins ; pas d’effet sur Lille, Toulouse et Montpellier ; dynamique inversée (les territoires voisins croissent plus vite que la zone métropolitaine) sur Grenoble et Strasbourg ; mauvaise dynamique partout sur Rouen et Nice. Je veux bien qu’on parle de modèle métropolitain après ça…

J’ai souligné le mot « semble » dans le point ci-dessus, car l’analyse menée par les chercheurs est une analyse statistique/économétrique qui teste l’existence de corrélations spatiales. En gros, il s’agit de voir si la croissance d’un territoire est significativement liée, du point de vue statistique, à la croissance des territoires voisins. On a vu le résultat : ça dépend.

Mais au-delà, comme toujours, corrélation ne veut pas dire causalité (ce sur quoi les auteurs alertent, d’ailleurs, mais j’imagine que certains vont lire trop vite). Une relation même positive peut indiquer qu’un territoire non métropolitain tire sa croissance de la métropole voisine, ou bien que c’est la métropole qui tire une partie de sa croissance des territoires voisins, ou bien encore qu’une variable cachée (le contexte macro-régional par exemple, comme signalé par les auteurs) agit favorablement sur les deux, ou bien que la dynamique des deux territoires considérés va dans le même sens mais pour des raisons différentes (Nantes et le bocage vendéen vont tous les deux biens, je ne pense pas que ce soit en raison d’une quelconque interdépendance).

Bref, une étude bien faite, aux résultats conforment à ce que j’observe (il n’y a pas de modèle), qui appelle surtout à d’autres recherches plus qualitatives pour identifier la nature des interdépendances territoriales et leur diversité. Si elle peut permettre d’éviter de tomber dans une nouvelle mode, c’est bien…

Vous allez m’entendre…

Vous allez m’entendre, enfin si vous le voulez bien :

  • lundi 4 décembre, à partir de 18h30, lors d’une conférence débat à l’IAE de Poitiers, en compagnie de Catherine Lathus (chef d’entreprise) et Sacha Houlié (député de la Vienne et vice-président de l’Assemblée Nationale), avec pour thème « La Vienne, à l’heure de la reprise économique ? ». Entrée libre mais inscription obligatoire par ici,
  • mardi 12 décembre, à partir de 12h30, sur Radio Pulsar, autour de la vie de chercheur et de la parution de mon dernier ouvrage,
  • bientôt, sur Xerfi Canal, toujours autour de mon dernier ouvrage (je monte dans la capitale demain pour gagner en productivité et accessoirement enregistrer la séquence),
  • jeudi 21 décembre, à partir de 17h, sur Bordeaux, comme « grand témoin » lors de la présentation par le CESER Nouvelle-Aquitaine de sa dernière étude « Faire territoire(s) », à l’Hôtel de Région.

Détails à suivre quand j’ai les infos. Après, vacances. Et après les vacances d’autres dates suite à des invitations pour présenter mon livre, sur Paris, Pau, Toulouse et même en Corse…

Penser ce qui relie

C’est la conclusion de mon livre, son fil conducteur, aussi : plutôt que de considérer les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres, il faut les voir comme des parties prenantes de systèmes interdépendants.

Le problème, c’est qu’on dispose de quantité de données par territoire, on est donc vite tenté de produire des classements sur tel ou tel indicateur de performance, se comparer à l’autre. A contrario, on dispose de peu de données sur les flux, sur tout ce qui traverse les territoires.

On dispose de peu de données, mais cela ne signifie pas qu’il n’en existe aucune. Il en existe sur les mobilités domicile-travail, sur les flux touristiques, sur les liens entre sièges sociaux et établissements, etc.

Parmi les chercheurs qui travaillent sur ce type de données, Nadine Catan. Le Monde vient de consacrer un article très bien fait relatif à une étude à laquelle elle a participé pour la Datar. L’article est visible ici (€), une synthèse de l’étude là.

Je souscris totalement à ce passage :

Passer de ville à système urbain permet de changer nos grilles de lecture des dynamiques territoriales et ainsi de modifier nos politiques publiques. Elus et développeurs sont appelés à mettre l’accent, non plus sur l’accumulation des populations et des emplois à un endroit donné, mais sur les connexions entre les différents lieux (…). Il faut aujourd’hui penser les villes, les métropoles, en termes de complémentarités et non plus se focaliser sur leurs avantages concurrentiels.

Je souscris et je me désole, dans le même temps, du peu de connaissance que les acteurs en charge de tel ou tel territoire ont de ces flux, de leur difficulté à comprendre que c’est ce qui importe. Au risque d’être lourd, j’insiste : l’enjeu n’est pas de penser ce qui sépare, mais de comprendre ce qui relie.