Les dérives de la réforme territoriale : quelles seront les capitales des nouvelles régions de France ?

Le Monde a publié hier un article intitulé « Quelles seront les capitales des nouvelles régions de France? ». Question très révélatrice de la façon dont on est en train de faire la réforme territoriale.

Roland Riès, maire de Strasbourg, affirme ainsi « Je ne peux accepter que Strasbourg, avec son statut européen, appartienne à une région dont elle ne serait pas la capitale ». Plus loin, le journaliste explique :

Sur la liste des villes qui perdront leur statut de capitale régionale figure également Clermont-Ferrand en Auvergne, qui pèse de peu de poids face à la métropole lyonnaise. Idem pour Limoges (Limousin) et Poitiers (Poitou-Charentes) qui, selon les mots d’un conseiller ministériel, « ne sont pas en mesure de disputer le leadership à Bordeaux », qui deviendra capitale de cette grande région du Sud-Ouest.

Dans le futur Nord-Pas-de-Calais-Picardie, c’est sans surprise Amiens qui devrait s’effacer devant la mairie de Lille, de Martine Aubry. Les métropoles devraient donc être les gagnantes du redécoupage régional.

(…) Quant à la future région Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon, « personne n’imagine que la capitale ne soit pas Toulouse », indique un connaisseur du dossier.

En clair, on s’oriente vers un processus de décentralisation qui consiste à faire émerger tout un ensemble de « France en plus petit », avec au sein de chacun de ces petits pays, la Capitale régionale, pendant pour la région en question de ce qu’est Paris pour la France. Un modèle centre/périphérie, avec la concentration d’un maximum de pouvoirs dans la ville centrale, dotée du statut de métropole.

Tout ceci au mépris de l’ensemble des interdépendances qui traversent les régions françaises : on ne peut comprendre l’économie de la Picardie si on ne voit pas qu’une part importante de ses habitants travaillent en Ile-de-France (17% en 2011) ; on ne peut comprendre l’économie de la Lorraine si on ne voit pas qu’une part importante de ses habitants travaillent en Belgique, en Allemagne et surtout au Luxembourg (environ 10% des lorrains) ; idem pour la Franche-Comté vis-à-vis de la Suisse, la Bourgogne, l’Alsace, Rhône-Alpes ou encore l’Allemagne. On sait aussi que les processus productifs sont de plus en plus fragmentés, que leur organisation d’ensemble traverse les frontières régionales et même nationales.

Certains Conseil Régionaux avaient déjà tendance à se considérer comme de petits pays, s’indignant par exemple que les jeunes dont ils avaient financé la formation aillent travailler ensuite dans d’autres régions. J’ai peur que cette tendance se renforce à l’avenir.

Tout ceci au mépris du fait que le potentiel de croissance de l’économie française est loin de résider simplement dans ses métropoles, comme nous l’avons montré récemment en brassant tout un ensemble de statistiques, comme le constatera toute personne analysant de manière un peu précise l’économie des territoires : l’économie de Poitou-Charentes n’est pas riche que de Poitiers, ville essentiellement administrative, elle est riche aussi de l’industrie localisée autour de Cognac et du Nord-Deux-Sèvres, deux territoires qui s’en sortent plutôt très bien, sans être connectés de manière décisive à une quelconque métropole ; Midi-Pyrénées n’est pas riche que de Toulouse, elle est riche également de sa Mecanic Vallée, autour de Figeac-Decazeville, avec certes des sous-traitants pour Airbus, mais pour beaucoup d’autres entreprises, un peu partout dans le monde ; regardez également ce qui se passe sur Pau, sur le Territoire de Belfort, dans la Vallée de l’Arve, sur certains territoires littoraux, et sur de nombreux autres territoires.

On aurait pu rêver d’un peu d’imagination, de tentatives de gouvernance innovantes, permettant de tirer partie de la diversité des territoires français, de bien gérer ces interdépendances. Je crains qu’on s’achemine vers l’émergence de petits rois, à la tête de leur petit royaume.

L’Europe ressemble à un ensemble de pays égoïstes, repliés sur leurs intérêts nationaux, se faisant concurrence autant que de possible. La France et ses régions s’orientent vers ce modèle, dirait-on.

Comment réduire le chômage?

C’est le titre d’un point de vue sollicité par L’Humanité, qui avait demandé un texte court (3800 signes) sur le lien emploi et territoires. Texte co-écrit avec Emilie Bourdu, Chargée d’études à la Fabrique de l’Industrie et chercheure associée au CRIEF.

N’hésitez pas à commenter ici où là-bas.

Pourquoi, mais pourquoi donc, avons-nous de si mauvais politiques?

Parfois, les bras m’en tombent… Je me dis que si nos politiques prenaient la peine de suivre un cours d’économie de 2 ou 3 heures, niveau deuxième année de licence, le monde irait mieux.

Dernier exemple en date, la fureur de Huchon et Pécresse au sujet des RER qui sautent des arrêts pour respecter l’horaire. L’article de Libé est confondant. Pour Huchon et Pécresse, je veux dire. Extrait de l’article :

«Je suis absolument furieux et je vais m’en occuper tout de suite», a-t-il affirmé. «On a signé des contrats donnant des obligations à la RATP et la SNCF (qui co-exploitent les RER, ndlr) moyennant un bonus ou un malus selon le respect de ces obligations, et la première est arriver à l’heure», a rappelé Jean-Paul Huchon.

«Actuellement sur certaines lignes, il y a des retards considérables et pas admissibles», a souligné le président PS de la région Ile-de-France, «c’est complètement stupide de la part de la direction de l’entreprise de donner éventuellement des consignes» de ne pas s’arrêter pour tenir les horaires. «Je vais reprendre le contact immédiatement avec Mongin (patron de la RATP, ndlr) et Pépy (PDG de la SNCF, ndlr) pour leur dire que cela ne convient pas»

(…)

L’opposition régionale, par la voix de Valérie Pécresse, présidente du groupe UMP, a dénoncé une «situation totalement scandaleuse», dans un communiqué. «Le système de bonus-malus doit inciter les opérateurs à offrir un meilleur service aux usagers (…) La situation décrite par Europe 1 constitue un détournement inacceptable du système et appelle une réponse immédiate et forte», a estimé Valérie Pécresse.

J’avoue, j’ai lu l’article plusieurs fois. Au début, je me suis pincé, pensant que je rêvais. Les bras m’en sont tombés. Courageusement, je les ai ramassés (pas facile). Revissés (plus dur encore).

La Région Ile-de-France fixe un objectif prioritaire à des entreprises : arriver à l’heure. C’est la première des obligations, rappelle Huchon. Et il s’étonne que tout soit fait pour respecter cet objectif inscrit contractuellement, au mépris d’autres considérations. Facilement vérifiable, l’objectif, qui plus est. Et Pécresse s’étonne du détournement de ce système de bonus-malus, appelant une réponse immédiate et forte.

Dites à des policiers que tout ce qui compte pour leur évalution, c’est le nombre de gardes à vue. Le nombre de gardes à vue explosera. Un grand nombre sera injustifié.

Dites à des chercheurs que tout ce qui compte pour leur budget recherche, c’est le nombre d’articles publiés, il augmentera. Leur qualité baissera aussi, très vite.

Dites à un footballeur, bon dribleur, qui passe trop souvent le ballon à l’adversaire, qu’il sera sanctionné financièrement à chaque ballon rendu. Il ne fera pas moins de mauvaises passes : il arrêtera de faire des passes.

Je peux multiplier les exemples, tous réels. Définissez un objectif. Réduisez le à un indicateur, avec une performance à atteindre. Elle sera vite atteinte : on répond tous très bien, très vite, à ce type d’incitation.

C’est du niveau L2, je vous jure. Sûr qu’en L1, ça passe aussi. Voire au Lycée.

Et le cumul des mandats, au fait?

Nouveau petit travail sur les données par député du site NosDéputés.fr (épisode 1 ici, épisode 2 là), en se focalisant cette fois sur la question du cumul des mandats. L’idée est la suivante : quelles sont les caractéristiques des députés qui influent sur leur tendance à cumuler plusieurs mandats?

Pour répondre à cette question, j’ai d’abord fusionné la base des députés actuels et celle des députés de la législature précédente, afin d’avoir plus d’observations et de mettre en évidence d’éventuelles différences (j’ai bien sûr repéré les doublons, c’est-à-dire les députés présents sur les deux périodes, pour ne pas les compter deux fois). J’ai ensuite construit une variable « cumulard », égale à 1 si le député en question détient plus d’un mandat et à 0 sinon.

D’où ce premier petit tableau :

(%) 2007-2012 2012- Total
non cumulard 14.5 16.6 15.5
cumulard 85.5 83.5 84.5
Total 100.0 100.0 100.0

En moyenne, 84,5% de cumulards… Très légère baisse pour la « promo » en cours…

J’ai ensuite testé un petit modèle (modèle probit binaire), avec, comme variable explicatives : i) le sexe, ii) l’âge (et l’âge au carré en cas de relation non linéaire), iii) une variable « député 2012″ pour différencier la législature actuelle de la précédente, iv) une variable « sortant » pour identifier les députés réélus, v) une variable « Ile de France », pour différencier les députés de la capitale des autres députés, vi) le groupe d’appartenance, avec comme groupe de référence le groupe SRC.

L’enjeu est de voir si certaines variables influent sur la probabilité de cumuler. Résultats :

effet marginal
homme 5.80% **
age 2.74% ***
age² -0.02% ***
député 2012 1.53%
sortant 4.90% *
idf 0.17%
src modalité de référence
ecolo -26.84% ***
gdr -2.10%
nc 7.77%
rrdp 9.03%
udi -3.51%
ump 2.80%
autres -35.29% ***
nb. Obs 903
LR Chi2(13) 65.33 ***

Commentaires (seules les variables étoilées sont significatives, d’autant plus qu’il y a d’étoiles) :

* le fait d’être un homme plutôt qu’une femme augmente la probabilité de cumuler de 5,8 points de pourcentage. Effet de genre, donc,

* l’âge joue également, mais de manière non linéaire : le signe négatif devant la variable « age au carré » signifie qu’on a une courbe en cloche, autrement dit que la probabilité de cumuler augmente avec l’âge jusqu’à un certain seuil, puis diminue ensuite. Compte-tenu de la valeur des coefficients, on peut calculer le point de retournement : en l’occurrence, 57,4 ans (j’ai arrondi les coefficients dans le tableau, on trouve ce point de retournement avec les valeurs exactes),

* pas de différence significative entre nouvelle promo et ancienne promo. En revanche, le fait d’être sortant augmente de près de 5 points de pourcentage la probabilité de cumuler,

* pas d’effet géographique Ile de France. J’ai en revanche testé une autre version du modèle avec une variable par région, deux « régions » ressortent, avec un effet négatif sur la probabilité de cumuler : les députés « Français hors de France », qui réduisent de plus de 60% la probabilité de cumuler (hypothèse d’interprétation politiquement incorrecte : on a casé là des gens inéligibles ailleurs) et les députés de Poitou-Charentes, qui réduisent cette même probabilité de plus de 20% (hypothèse d’interprétation évidente : les picto-charentais sont des gens biens),

* s’agissant des groupes d’appartenance, effet significatif d’appartenir à un « autre groupe », qui est un groupe hétérogène, composé des non inscrits et de députés dont l’appartenance à un groupe n’est pas renseignée dans la base. Difficile à interpréter, donc. En revanche, un autre effet très significatif est le fait d’appartenir au groupe écolo, avec une baisse de près de 27 points de pourcentage de la probabilité de cumuler. Aucune différence significative entre les autres groupes.

Conclusion définitive : ça manque de jeunes femmes écolos picto-charentaises, dans l’hémicycle…

PS : sur le sujet du cumul des mandats, lecture incontournable découverte via un commentaire d’un précédent billet (merci Gabriel!), cet Opus de Laurent Bach.

Le travail des députés : des compléments

Complément à mon billet d’hier, sur la base d’autres statistiques disponibles sur le site NosDéputés.fr (merci à Philippe Bonnet pour le lien). Certains m’ont fait remarqué à juste titre que l’activité des députés ne se limitait pas à participer aux votes publics, ils participent à des commissions, posent des questions écrites ou orales, interviennent dans l’hémicycle, déposent des propositions de lois, amendements, etc.

Le site NosDéputés.fr permet très facilement de récupérer des éléments statistiques, par député, pour la législature en cours, comme pour la précédente (2007-2012). On ne peut pas faire de statistiques par jour, mais on peut calculer le nombre de semaines de présence des députés dans l’hémicycle, ou encore le nombre de présence en commission, etc. Voici quelques premiers résultats :

(par mois) moyenne médiane
semaines de présence 2.8 2.9
présence en commission 5.1 4.8
questions écrites ou orales 4.6 1.9
interventions en hémicycle 16.1 3.4

Précisions sur les statistiques « semaines de présence » : pour qu’une semaine soit comptabilisée ainsi, il suffit que le député soit présent au moins l’un des jours de cette semaine. Comptabilisation large, donc. A contrario, la seule présence physique ne suffit pas, il faut avoir été en commission, ou être intervenu dans l’hémicycle, etc. Au total, il s’avère que les députés sont grosso modo à mi-temps. On note également le décalage entre moyenne et médiane pour les deux derniers items, signe de distributions asymétriques : quelques députés trustent les questions et les interventions.

Pour approfondir l’analyse, je me suis concentré sur les semaines de présence et les présences en commission, en distinguant selon le groupe d’appartenance des députés. Résultats en image, d’abord :

Les écolos semblent les plus assidus, notamment en semaine. Pour confirmer et approfondir encore, j’ai testé deux petits modèles, avec comme variable expliquée les semaines de présence par mois et les présences en commission par mois, et comme variables explicatives : i) le sexe, ii) l’âge, iii) le fait d’être un nouveau député non cumulard, iv) le groupe d’appartenance. Résultats :

semaines par mois commission par mois
Coef. p-value Coef. p-value
homme -0.02 0.80 -0.11 0.64
age -0.01 0.00 *** -0.02 0.09 *
non cumulard 0.09 0.19 0.30 0.25
src modalité de référence
ecolo 0.32 0.04 ** 0.60 0.30
gdr -0.36 0.03 ** -2.01 0.00 ***
ni -0.32 0.21 -2.49 0.01 ***
rrdp -0.29 0.06 * -1.27 0.03 **
rump -0.33 0.00 *** -1.41 0.00 ***
udi -0.32 0.01 *** -1.38 0.00 ***
ump -0.21 0.00 *** -1.25 0.00 ***
constante 3.39 0.00 *** 6.77 0.00 ***
0,0951 0,1103
nb obs. 573 573

L’âge des députés joue négativement sur leur présence en semaine, comme en commission. Plus on est vieux, moins on est là. Pas d’effet de genre. Pas d’effet « cumul des mandats ». Pas mal d’effets de groupe d’appartenance : par rapport au groupe SRC (qui comprend notamment tous les députés PS), les écolos sont significativement plus présents en semaine, tous les autres groupes sont significativement moins présents. Pour la présence en commission, les écolos ne sont pas plus présents que les SRC, tous les autres groupes sont moins présents. Pour finir : les résultats pour UMP et RUMP sont très proches…

Les dures semaines des députés…

(sur une idée originale de @Bank_Able)

A quoi ressemble la vie de nos députés ? Pour m’en faire une idée, je suis allé sur le site de l’Assemblée Nationale, j’ai récupéré les résultats des votes aux scrutins publics ordinaires pour 2010, 2011 et 2012 et j’ai fait un peu de statistiques.

Genre : sachant qu’il y a quelque chose comme 577 députés, quelle est la proportion de votants par année? Résultat : 42% en moyenne en 2010, 45% en 2011, 35% en 2012. Si on regarde l’ensemble des votes sur l’ensemble des années, la médiane est à 22% : la moitié des scrutins avec moins de 22% de votants, la moitié de scrutin avec plus de 22% de votants. Ça sèche dur, quand même…

Autre question, plus rigolote : quelle proportion de votants par jour de la semaine ? Résultat en image :

En ordonnée, le pourcentage de votants. En abscisse, les jours de la semaine (1=lundi, 2=mardi, 3=mercredi, etc.). Chaque boîte synthétise différentes valeurs : le trait inférieur représente le premier décile, le trait supérieur le neuvième décile, la partie basse du rectangle, le premier quartile, la partie haute, le troisième quartile, le trait dans le rectangle, c’est la médiane.

Le lundi et le vendredi, ça bosse pas trop, pour pas dire pas du tout. Le jeudi, pas trop non plus. Le mercredi, ça dépend, mais la médiane est autour de 20%. En revanche, le mardi, c’est top : médiane à plus de 80%.

La prochaine fois que vous croisez votre député, qu’il vous demande comment ça va, répondez-lui : ça va comme un mardi. Il comprendra.

Cumul des mandats : une statistique

Dans Les Echos, j’apprends que Gérard Longuet considère le non-cumul des mandats comme « une erreur totale », « Nous avons besoin d’avoir des parlementaires qui aient un ancrage sur le terrain et qui connaissent la vie locale et qui exercent des reponsabilités » (l’ancrage local, une façon efficace d’apprendre à faire des bras d’honneur, sans doute). Christian Jacob redoute, avec la fin du cumul, l’émergence d’une « Assemblée nationale peuplée d’apparatchiks, déconnectés des réalités, sans la légitimité du scrutin uninominal ». Valérie Pécresse renchérit, en affirmant qu’avec une telle réforme « On va déconnecter le député du mandat électif d’un territoire, c’est-à-dire des électeurs ».

En France, 85% des députés sont cumulards. En Angleterre, ils sont 13%. En Italie, 16%. Espagne? 15%. Belgique? Idem… Mais bon, quelle importance… Gérard, Christian et Valérie le savent bien, un seul pays compte, aujourd’hui : l’Allemagne.

En Allemagne, cette proportion est de 10%… Ça manque drôlement d’ancrage local, en Allemagne…

Source : Cahuc et al., 2011, « La machine à trier », Eyrolles, p. 62.

Le rapport Gallois, c’est quoi?

Le rapport Gallois, c’est :

  • 20 propositions consensuelles droite/gauche, plutôt techniques et donc jamais commentées, pour l’essentiel sur la compétitivité hors coût, déjà partiellement ou totalement mises en oeuvre, qui produiront des effets au mieux dans plusieurs années, certes utiles (on pourrait discuter dans le détail, mais je passe), mais non à même de dynamiser l’économie française à court terme (propositions 1 à 3 puis 6 à 22),
  • une proposition écologiquement incorrecte sur le gaz de schiste rejetée par le gouvernement (proposition n°5), je ne développe pas, donc,
  • une proposition (la proposition n°4), qui a focalisé toute l’attention des médias avant et après la sortie du rapport, qui a provoqué le quasi-orgasme quasi-évanouissement de l’ensemble des patrons du Medef. Je la cite :

« créer un choc de compétitivité en transférant une partie significative des charges sociales jusqu’à 3,5 SMIC – de l’ordre de 30 milliards d’euros, soit 1,5 % du PIB – vers la fiscalité et la réduction de la dépense publique. Ce transfert concernerait pour 2/3 les charges patronales, et pour 1/3 les charges salariales. »

 Les économistes se sont logiquement focalisés sur cette dernière proposition (je cite des économistes comme il faut, des économistes que le gouvernement aimerait faire entrer au CAE je pense). Conclusion implacable : c’est du grand n’importe quoi. Philippe Martin et Pierre-Olivier Gourinchas, dans une tribune pour Libération, montrent que cette mesure s’apparente à une forme de dévaluation qui va à l’évidence peser sur le pouvoir d’achat des français, et que les autres mesures visant à améliorer la compétitivité hors coût, certes utiles pour la croissance de long terme, n’auront pas d’effet à court terme sur la croissance et l’emploi.  Pierre-Cyril Hautecoeur enfonce le clou sur le même point, dans Le Monde, en se désespérant des stratégies calamiteuses que tous les pays européens sont en train de mettre en oeuvre. Alexandre Delaigue les avait devancé sur le même sujet, dans ce billet (il y a de légères variations dans leurs analyses, mais ils convergent sur l’essentiel).

D’autres décentrent le débat : Thomas Piketty s’énerve dans Le Monde en reposant la question de la réforme fiscale, pour rappeler notamment, à juste titre, qu’une réforme fiscale n’a pas pour seul objectif de « renforcer les exportations pour 2013″. Alexandre Delaigue décentre autrement le propos sur Francetvinfo, en expliquant que ce rapport vaut moins par son contenu que par son rôle de « légitimation externe » de politiques que le gouvernement voulait mettre en oeuvre et en se désespérant du fait, qu’une fois de plus, les vrais sujets ne sont pas abordés.

Karine Berger, économiste proche du PS (puisqu’ayant participé à la rédaction du programme économique de François Hollande), a déclaré, le jour de la remise du rapport Gallois et la veille du séminaire gouvernemental (auquel elle a participé), qu’elle retiendrait vingt des vingt-deux propositions du rapport Gallois. Les vingt premières propositions dont je parlais. Visiblement, elle n’a pas été entendue. D’où son communiqué, qui vise à faire évoluer quelque peu le gouvernement lors du débat parlementaire. Courage…

Mon point de vue : i) valider les vingt propositions de Louis Gallois, ça ne mange pas de pain, ii) brancher une réforme fiscale telle que décrite par Piketty et al., plutôt que cette proposition n°4, inepte, iii) mettre au coeur de la stratégie de développement économique, enfin, les politiques relevant plutôt, traditionnellement, de l’économie du travail (politiques de formation, initiale et continue ; politiques visant à améliorer la mobilité professionnelle et géographique, etc.).

Pour conclure. Je ne suis pas naïf : ce que disent les économistes est rarement entendu, car il y a d’autres rationalités qui comptent, à commencer par la rationalité politique. Que les choix du gouvernement soient perpendiculaires aux enseignements de l’expertise économique n’est donc pas surprenant. Mais, sur ce coup là, je pense qu’ils sont aussi politiquement perdants…

Les soutiens de Copé sont-ils plus Lepénistes que les soutiens de Fillon?

Le Monde a publié la liste des députés et sénateurs qui soutiennent soit Copé, soit Fillon. Jean Véronis, sur Twitter, s’est interrogé : « quelqu’un peut-il calculer la corrélation avec le vote Le Pen? »

Ni une ni deux, j’ai regardé en vitesse comment récupérer des données pour tester un lien éventuel : i) j’ai récupéré la liste publiée par Le Monde, ii) je me suis concentré sur les députés, iii) j’ai ensuite récupéré la liste des votes au premier tour des élections présidentielles 2012, par circonscription législative où des députés UMP ont été élus, pour en extraire le pourcentage de vote « Marine Le Pen » et le pourcentage de vote « Nicolas Sarkozy », iv) j’ai du faire quelques manipulations fastidieuses pour apparier les deux bases (préparer une base de données est ce qu’il y a de plus chiant long).

Au final, je me suis doté d’une base qui me donne, pour chaque député UMP :

  • son sexe : homme ou femme
  • son soutien : Copé, Fillon ou autres
  • le pourcentage de vote Le Pen au premier tour des présidentielles 2012
  • le pourcentage de vote Sarkozy au premier tour des présidentielles 2012
  • la commission permanente de l’Assemblée Nationale dont il fait parti
A partir de là, j’ai fait des tests de comparaison de moyenne : est-ce que, en moyenne, le pourcentage de vote Le Pen au premier tour des présidentielles 2012 est significativement supérieur dans les circonscriptions des députés UMP qui soutiennent Copé? Pour élargir le propos, j’ai fait le même test sur le pourcentage de vote Sarkozy. J’ai ensuite testé un petit modèle (un logit multinomial on dit pour faire sérieux), avec comme variable expliquée la probabilité de soutenir Fillon, de soutenir Copé ou de ne soutenir ni l’un ni l’autre, et comme variables explicatives le sexe, le pourcentage de vote Le Pen, le pourcentage de vote Sarkozy et la commission permanente d’appartenance.
Résultats sur les différences de moyenne de vote au premier tour :

 (%) Le Pen Sarkozy
Fillon 19,3 32,4
Copé 19,4 31,7
Autres 18,6 31,2
Il y a quelques légères différences, mais encore faut-il savoir si elles sont statistiquement significatives. J’ai testé, la réponse est non : pas de différences significatives.
Quant à mon petit modèle plus sophistiqué, il nous dit la même chose : ni le vote Le Pen, ni le vote Sarkozy, ni le fait d’être un homme ou une femme n’influent sur la probabilité de soutenir plutôt Copé, plutôt Fillon, ou ni l’un ni l’autre. Le seul tout petit effet significatif est le fait d’appartenir à la commission permanente « Défense ». Dans ce cas, on penche plutôt du côté de Copé.
Moralité? Copé ou Fillon, à l’aune des variables testées, c’est Dupont T et Dupond D…
PS ; si quelqu’un veut ma base pour tester les mêmes choses ou d’autres choses, poster un commentaire avec votre mail.