Les journalistes racontent n’importe quoi (mais c’est un peu la faute de l’Insee)

L’Insee vient de publier les chiffres de la population 2016 par commune et en a profité pour mettre en ligne une étude France entière et des études par région sur l’évolution de la population 2011-2016, comparée à la période 2006-2011. L’étude France entière s’intitule « Entre 2011 et 2016, les grandes aires urbaines portent la croissance démographique française », vous la trouverez ici.

La presse s’en est fait l’écho, et le moins qu’on puisse dire, c’est que certains racontent n’importe quoi. Mon sentiment : c’est en partie la faute de l’Insee et en partie en lien avec le déficit de formation en statistique des journalistes. La prise de Came ne doit pas être totalement étrangère au problème, également.

Reuters, les métropoles et les grandes aires urbaines : un problème de vocabulaire

Premier exemple, un article de Reuters intitulé « Les métropoles polarisent la population mais Paris se vide », où l’on peut lire ceci :

En écho au mouvement des “Gilets jaunes” parfois présenté comme la confrontation entre la France rurale et des villes petites et moyennes et celle des grandes métropoles, cette étude souligne que la croissance des grandes aires urbaines a porté la croissance démographique de la France entre 2011 et 2016.

Où est le problème ? Dans le vocabulaire. L’Insee brasse des statistiques par aire urbaine (771 France entière) et distingue, parmi elles, les grandes aires urbaines, dont vous trouverez la définition, plutôt complexe, ici : « un ensemble de communes, d’un seul tenant et sans enclave, constitué par un pôle urbain (unité urbaine) de plus de 10000 emplois, et par des communes rurales ou unités urbaines (couronne périurbaine) dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci ».

Reuters considère que grande aire urbaine = métropole. Peut-on vraiment les en blâmer ? Sans doute pas, d’où mon sentiment que l’Insee, pour le coup, est fautif. En effet, les grandes aires urbaines sont au nombre de 241. On y trouve Paris, Lyon et Marseille, bien sûr, mais aussi Ancenis (10 000 habitants), les Herbiers (19 000), Figeac (26 000), etc. Bref, beaucoup de villes que la plupart d’entre vous considèrent, à juste titre, comme moyennes voire petites.

Elles concentrent 78% de la population en 2016 d’après les chiffres de l’Insee. On trouve en leur sein, comme précisé dans la définition, de nombreuses communes rurales, si bien qu’avoir choisi le terme d’aires urbaines pour parler de territoires composés en partie d’espaces à faible ou très faible densité, c’est moyen… Cela laisse penser que le « rural » se réduit à peau de chagrin (4,5% de la population hors influence des aires urbaines si l’on retient la typologie de l’Insee), ce qui est pour le moins contestable, comme expliqué en détail ici.

Les statistiques, la Croix et la bannière

Deuxième exemple, un article de la Croix intitulé « La banlieue attire de moins en moins d’habitants », où l’on peut lire en sous-titre de la photo « les périphéries des grandes villes se vident au profit des « grands pôles urbains » de plus de 300 000 habitants » et dans le corps du texte : « les villes de banlieues attirent de moins en moins, au profit des centres-villes… qui se repeuplent » [Edit 29/12 : le journaliste de la Croix m’a écrit pour m’indiquer qu’il avait modifié la légende de la photo suite à la lecture de mon billet].

Petite devinette pour comprendre l’erreur : Pierre et Jacques font la course, qui consiste à faire deux fois le tour d’un stade. Pierre va beaucoup plus vite que Jacques lors du premier tour de piste (disons 4 fois plus vite). Lors du deuxième tour, Pierre ralentit alors que Jacques maintient son allure, de telle sorte que maintenant, Pierre ne court pas 4 fois plus vite que Jacques, mais seulement deux fois plus vite. Question : lors du deuxième tour, qui va plus vite, Pierre ou Jacques ?

Question stupide, n’est-ce pas ? Pas tant : les journalistes de la Croix se sont plantés dans la réponse, en tout cas. Ce que montre l’Insee, en effet, ce n’est pas que les grands pôles urbains (les « centre-villes » pour la Croix) croissent plus vite que leur couronne (les « banlieues » pour la Croix), elles croissent toujours moins vite (0,4% pour les premières contre 0,8% pour les dernières), mais l’écart s’est réduit, le taux de croissance n’est plus que 2 fois supérieur, contre 4 fois supérieur entre 2006 et 2011 (0,3% contre 1,2%), d’où mon exemple. Donc affirmer que les périphéries se vident au profit des grands pôles urbains, comment dire…

Des commentaires moyens sur les moyennes

Le vocabulaire associé à la typologie de l’Insee me semble très critiquable, je l’ai dit. Le fait ensuite de comparer des moyennes par paquet d’aires urbaines l’est tout autant, car il masque l’hétérogénéité au sein de chaque catégorie.

Quand l’Insee affirme que les grandes aires urbaines portent la croissance de la population entre 2006 et 2011, c’est parce que cette catégorie a connu un taux de croissance de 0,5% en moyenne, contre 0,4% France entière. Sauf que les taux varient, au sein de cette catégorie, entre -1,6% et +2,6%.

Si l’on restreint aux 20 plus grandes aires urbaines, ce qui correspond sans doute mieux à ce que l’on pense être les « métropoles », idem, ça varie beaucoup, comme le montre ce graphique tiré du document :

Vous remarquerez que parmi les 20 plus grandes aires urbaines, 11 ont un taux de croissance de la population inférieur ou égal au taux de croissance France entière (0,4%)… (En complément, je me suis amusé, à partir des données mises en ligne, à tester le lien entre la taille des départements et leur taux de croissance, j’ai fait de même pour les 241 grandes aires urbaines, cela ne donne rien, on ne trouve pas d’effet taille).

Petite recommandation à l’Insee, de ce fait : quand vous présentez des moyennes dans un tableau, indiquez également l’écart-type. Faites des petits tests de comparaison de moyenne, également, pour éviter des commentaires trop rapides.

La Came, encore et toujours…

S’intéresser à la géographie des taux de croissance de la population n’est pas totalement inutile. Mais il faut toujours faire attention aux catégories et aux indicateurs que l’on utilise. A ce titre, ce que montrent avant tout les chiffres publiés par l’Insee, c’est qu’on retrouve plutôt des dynamiques macro-régionales, avec des territoires (grands, moyens et petits) dynamiques à l’Ouest et au Sud, et d’autres (grands, moyens et petits) moins dynamiques dans un grand quart Nord-Est. Quand l’Insee affirme ensuite que « la proximité d’une grande métropole favorise la croissance de population départementale », ça manque d’éléments de preuve : je ne suis pas sûr que la dynamique vendéenne soit lié à la proximité de Nantes, ni que la Haute-Savoie croisse en lien avec Lyon…

Mais même cet exercice de comparaison de taux de croissance est critiquable : plus ou moins consciemment, on considère qu’un territoire qui connaît une croissance de la population plus forte va bien, et que celui qui connaît une croissance plus faible va mal. Or, la croissance forte observée à Bordeaux, Nantes, Montpellier, …, n’est pas sans poser problème en terme d’effets de congestion et de montée du prix du foncier, je ne suis pas sûr qu’un territoire moins « dynamique » soit en plus mauvaise position et que sa situation soit moins enviable…

Comparer les taux de croissance, enfin, c’est considérer, là encore plus ou moins consciemment, que les territoires sont en concurrence les uns avec les autres dans le cadre d’une sorte de tournoi de foot. Or, ce n’est pas le cas, les territoires sont traversés par des processus socio-économiques, des interdépendances qui les dépassent, qu’il faut identifier, et s’interroger sur la façon de mieux régler les problèmes que cela pose.

Je fais le vœu que l’année 2019 soit sous le signe de la cohésion des territoires, plutôt que sous celui, calamiteux, de la concurrence entre eux. Cela passe par des réflexions sur la façon dont on les regarde, et sur les représentations qui sous-tendent notre regard.

Une analyse des gilets jaunes sous prise de Came

[Edit 15/12/2018 : en italique quelques ajouts/compléments]

Le mouvement « gilets jaunes » m’interpelle, comme dirait l’autre, disons qu’il me fait me poser des questions sur ce qu’il signifie, quelles réponses apporter, ce genre de choses. Je ne le crois pas anecdotique, plutôt une sorte de révélateur de problèmes plus profonds, qu’il faut interroger.

J’imagine que je n’échappe pas au biais inévitable consistant à interpréter un évènement à la lumière de ce que j’ai en tête, de mes travaux récents, sans doute est-ce que je vais vous livrer des analyses biaisées, partielles, mais je me rassure en me disant qu’il ne s’agit pas pour moi de vous expliquer que « j’avais raison », ou encore que « je vous l’avais bien dit », mais plutôt de vous faire part de quelques interrogations, en essayant de lier le mouvement « gilets jaunes » à mes réflexions sur la Came (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) co-écrites avec Michel Grossetti, et puis de m’interroger avec vous sur « vers où on va ? », et puis surtout « que peut-on faire ? ». C’est cette dernière question, au fond, qui m’intéresse.

J’ai lu plein de choses intéressantes, sur le sujet des gilets jaunes : Aurélien Delpirou, qui explique que les gilets jaunes ne sont pas ceux qu’on croit (Edit : voir aussi ce billet plus récent, très punchy), Stéphane Ménia, qui donne de précieuses clés de lecture, Pierre Rosanvallon, assez inévitable, sur ce que ça signifie, et puis comment réenchanter le monde, parce que c’est la seule question qui compte.

Petits prolégomènes, d’abord. Dans nos articles sur la Came, ce que l’on essaye d’expliquer, c’est qu’il y a un ensemble de notions mises ensemble, en partie ou en totalité, qui structurent les représentations de bon nombre d’acteurs, sur tous les territoires, et qui influent ensuite sur les discours et sur les décisions prises. Des propositions du genre que, dans un contexte de mondialisation, il faut être compétitif, que pour cela, il faut arrêter de soutenir tous les territoires, se concentrer sur les plus performants, que les plus performants ce sont les métropoles, qu’il faut donc mettre le paquet sur elles, à charge de dédommager les perdants, et/ou de leur trouver un rôle, une petite place, quoi, histoire que tout le monde soit content, à la fin..

Suite au mouvement des « gilets jaunes », après avoir repensé à notre texte, à sa réception, à tout un ensemble d’échanges un peu partout en France, je me dis, qu’en fait, il y a deux niveaux dans la Came, deux effets différents :

  • la Came comme description du monde réel,
  •  la Came comme description du monde vers lequel on va, vers lequel il faut aller, vers lequel on rêve d’aller, je ne sais pas trop quelle expression employer. Disons la Came comme description d’un monde inéluctable,

Certains collègues chercheurs considèrent que la Came correspond bien à ce monde inéluctable. C’est comme cela que j’interprète le texte Askenazy-Martin pour le CAE (à chaque fois que j’en parle je précise que je me demande ce que Philippe Askenazy, dont j’apprécie tant les analyses, est venu faire ici : il faudra qu’il clarifie, un jour), qui préconise d’arrêter de faire de l’aménagement du territoire, de mettre le paquet sur les meilleurs, ce genre de choses. Pour les autres territoires, si on met le paquet sur les meilleurs, on créera plus de richesses, on collectera plus d’impôts, on pourra donc dédommager les perdants, ne vous inquiétez pas, tout va bien. Comme Philippe Martin préside désormais le Conseil d’Analyse Economique, je me dis que son avis n’est pas qu’un avis d’universitaire lu par quelques personnes, qu’il est un peu influent.

D’autres collègues défendent des positions assez proches, ils partagent l’idée que l’avenir, dans une économie mondialisée, va aux grandes métropoles, mais qu’il y a une place, au-delà de la redistribution, pour les autres territoires. Ce sont les histoires de systèmes productivo-résidentiels mises en avant dans la note de Davezies et Pech, reprises de manière délicieuse par Jean Viard, dans un texte pour la fondation Jean Jaurès, où il explique que « le fait d’être délaissés va favoriser le rôle [des territoires non métropolitains] dans la production de forêt, d’air et d’eau purs, de produits agricoles de qualité et de modes de vie « paisibles ». Je trouve intéressante cette répartition des rôles : je vais aller chausser mes bottes, et mettre mes gants de jardiniers.

Premiers messages aux gilets jaunes, donc, si je résume : « ne vous inquiétez pas, on va vous verser des allocations » (version redistribution), ou bien « plantez des arbres, et tondez vos pelouses » (version complémentarité productivo-résidentielle).

Bref, un premier ensemble de discours qui considèrent la Came comme le monde inéluctable, que le monde réel n’en est pas si loin, qu’il faut s’en approcher, un peu plus vite.

Face à eux, Christophe Guilluy. Il considère pour sa part que la Came est une bonne description du monde réel, mais il dénonce le fait que cela soit considéré comme le monde idéal, ou bien inévitable, il en appelle en gros à la révolte des oubliés. C’est la star des médias actuellement (interview Figaro, Europe 1, le Nouvel Obs, …). Je l’ai écouté ici, environ 15 minutes. Il inspire, me semble-t-il, la France Insoumise, le Rassemblement National, Vauquiez, …, sur l’échiquier politique. Il inspire tout le monde, je crois, si les propos rapportés par le Canard Enchaîné sont exacts, qui font dire à Macron que « Il ne faut sûrement pas désespérer la France périphérique, mais il ne faut pas non plus désespérer celle des métropoles ». Guilluy structure le a imposé un langage (métropoles contre France périphérique). Il structure donc les représentations. Par suite, l’action publique.

Que dire face à cela ? J’ai la conviction que la Came, l’idée selon laquelle, pour faire simple, l’avenir est aux métropoles et que la seule question qui vaille est celle du dédommagement, est fausse, non fondée empiriquement, qu’il faut donc décaler la focale. Je renvoie donc Askenazy, Martin, Davezies, Pech, Viard, Guilluy, …, tous ces collègues à l’influence non négligeable, qui relaient de différentes façons ces discours, vers la même question : où sont vos éléments de preuve ? Ils sont très friables, très contestables, autant que je puisse en juger. Mettons-les donc sur la place publique, et acceptez qu’on en discute ensemble. Arrêtez de croire que l’histoire est écrite, que l’innovation se joue simplement au sein des grandes villes, allez-vous promener, un peu, en France, regardez les richesses qui s’y trouvent. Arrêtez de résumer, de caricaturer, arrêtez de vous contenter de brasser quelques chiffres derrière vos ordinateurs, ou de vous réfugier derrière vos constructions intellectuelles : brassez vos chiffres, c’est important, je le sais, je les brasse, moi aussi, mais allez rencontrer les gens dont vous parlez, parfois, combinez à vos traitements statistiques, à vos constructions intellectuelles, des analyses qualitatives, de terrain, pour mieux comprendre vos « objets » de recherche.

La difficulté, selon moi : je conteste la vision Came, comme description du monde réel, elle ne tient pas la route, je pense pouvoir aligner de nombreux éléments de preuve pour vous le démontrer. Mais je la conteste aussi comme vision d’un monde souhaitable, ou bien inévitable. Je renvoie donc dos-à-dos Laurent Davezies et Christophe Guilluy, pour parler des plus médiatiques, ou des plus diffusés, ou des plus influents, à leur corps défendant, parfois. Je valide l’existence de fractures sociales, nombreuses et que l’on doit entendre, et que l’on doit traiter, mais je conteste la transposition géographique de ces fractures sociales, avec de nombreux autres (Rosanvallon, déjà cité, mais aussi Pierre Veltz, dans cette tribune).

Mais une fois cela dit, que fait-on ?

Je vous livre quelques intuitions sur les enjeux en termes d’action publique :

  • on a besoin de règles et de régulations macroéconomiques, un peu globales. Faire en sorte que chaque personne, où qu’elle se trouve, puisse se former, se soigner, se déplacer, de manière un peu simple. L’Etat a donc un rôle à jouer, pour assurer, à tous, des services publics de qualité, de base, autour des questions de santé, d’éducation, de mobilité. Ce sont des choses qui vont peser de plus en plus, parce que la population vieillie, que les besoins de formation augmentent, donc l’enjeu, c’est de savoir comment on trouve des compromis acceptables, entre nous, comment on mutualise, quelles réponses on apporte pour répondre à ces besoins-là. L’Etat-nation a plein de choses à faire, à cette échelle,
  • S’agissant des politiques conjoncturelles, de comment faire quand un choc affecte très fort le Monde, l’Europe, la France… on connait la réponse : il faut agir à l’échelle où se jouent les interdépendances.  Pour la France, ça se joue à l’échelle de l’Europe, parce que, pour l’essentiel, on exporte/importe à cette échelle-là, sauf que jusqu’à présent, on ne peut pas dire qu’on est capable de construire des réponses un peu collectives. L’initiative portée par Piketty et consorts pour un nouveau traité européen me semble très bonne pourtant, dans cette perspective, mais elle est passée inaperçue, je crois (http://tdem.eu/). C’est pourtant à l’échelle européenne que l’on doit penser les politiques conjoncturelles, ainsi que certaines politiques structurelles évoquées dans le premier point,
  • on a aussi besoin de réponses « locales », locales au sens un peu métaphorique, du genre trouvons des choses à faire ensemble, avec ceux avec qui je partage des choses à faire, qui sont parfois éloignées, qu’il faut aller chercher. Je suis assez convaincu que sur tous les sujets, on a des choses à faire ensemble, dans la proximité, qu’il faut rassembler les ressources et puis les énergies.

La question clé, au final, relève des représentations : doit-on se considérer comme rival, en concurrence, en compétition, …, quand on préside aux destinées d’un territoire, s’interroger sur comment tirer son épingle du jeu ? Ou doit-on, à l’inverse, s’interroger sur ce que l’on peut faire ensemble, avec qui travailler, pour régler nos problèmes communs ? La réponse est contenue dans la question, elle sonne comme l’évidence. Acceptons l’évidence, et travaillons ensemble.

Si l’on accepte l’évidence, il convient de réfléchir en termes d’action publique, plus généralement de réinvention de l’action démocratique. D’où mon sentiment que le problème n°1, celui qu’il faut régler, pour lequel on doit trouver des réponses, c’est celui évoqué par Pierre Rosanvallon :

Les représentants sont élus avec un si faible pourcentage aujourd’hui que leur légitimité de départ peut vite s’affaisser, et qu’il faut donc la renforcer par des épreuves permanentes de légitimation. L’onction électorale, il faut le rappeler, repose sur une fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale. Avec ces majorités courtes et un fort taux d’abstention, le pouvoir doit sans cesse relégitimer son « permis de gouverner », être évalué, contrôlé. Il faudrait aussi, comme on l’a dit, une démultiplication des formes de représentation. Cette révolte est le révélateur du nécessaire basculement des sociétés dans un nouvel âge du social et de l’action démocratique.

(…)

Mais le problème est davantage aujourd’hui celui d’une violence qui se substitue à une capacité stratégique défaillante. Cette violence a un fort pouvoir de séduction car elle donne un sentiment de renaissance et de puissance ; elle apparaît comme le signe d’une parole directement faite action, immédiatement efficace donc.

D’où sa légitimation croissante par des individus qui ne sont en rien des hérauts d’une improbable révolution. Dans ce cas, c’est donc au pouvoir en place, ainsi qu’aux partis et aux syndicats, de savoir être responsables pour deux.

Mon sentiment est qu’une fraction large, de plus en plus large, des citoyens, en ont marre des discours élitistes, qui percolent à toutes les échelles de territoire, discours selon lesquels il faudrait concentrer les efforts sur une élite économique (les startups, les talents, les créatifs), académiques (les « meilleurs » chercheurs), territoriale (les métropoles), … Je crois que nombre de politiques n’ont pas conscience de l’effet produit. Des citoyens prennent la parole pour s’opposer à ce discours, parfois de manière maladroite et contestable quand ils dérivent vers des discours populistes et xénophobes. Mais le problème essentiel ne relève pas de ces dérives : la question, c’est celle des représentations des acteurs en responsabilité, et des réponses qu’ils peuvent proposer. Je crois qu’elle n’ont rien d’évident. Mais elles me semblent urgentes.

La mythologie Came, version 2.0

Depuis mars dernier, notre texte « la mythologie CAME : comment s’en désintoxiquer ? » a largement diffusé, nous l’avons présenté à de nombreuses reprises, devant des collègues chercheurs ainsi qu’auprès de publics hors sphère académique, un peu partout en France. Notre sentiment est que la critique adressée aux discours autour de la compétitivité des territoires, de l’attractivité, de la métropolisation et de l’excellence a porté. Souvent, cependant, est revenue dans les discussions la question de l’alternative à la CAME, que nous n’avions fait qu’esquisser dans le texte.

Nous avons donc décidé de compléter la version initiale de notre article, en développant principalement sur ce point. Pour être plus précis, nous avons procédé à quelques modifications plutôt mineures dans l’ensemble du texte, nous avons introduit un point plus développé dans la première partie sur la notion d’économie d’agglomération en apportant de premiers éléments de critique de son utilisation (pages 12-14) et, surtout, donc, nous avons introduit un nouveau point sur l’alternative au discours dominant (pages 18-25).

En cohérence avec notre propos général, il ne s’agit bien sûr pas de proposer un nouveau modèle de développement des territoires, mais de présenter des éléments de méthode pour analyser autrement les territoires, identifier les problèmes et les opportunités éventuelles, et mettre en œuvre le cas échéant des politiques publiques adaptées. Nous préconisons notamment d’oublier les catégories « métropole », « périphérie », « ville globale », …, d’entrer en matière de développement économique par l’activité, en identifiant ce que nous appelons les « mondes économiques » dans lesquels sont insérés les acteurs, de s’interroger sur les arrangements entre acteurs (ce que certains qualifient de gouvernance locale), de réfléchir à d’autres façons de fabriquer les politiques publiques, afin de se prémunir de la tentation du modèle.

Nous nous sommes efforcés, comme dans la première version du texte, de le rendre accessible à un large public, en illustrant nos propositions d’exemples tirés de nos travaux de terrain. Nos préconisations s’adressent donc aussi et peut-être surtout aux acteurs en charge du développement des territoires, aux différentes échelles (nationale, régionale, locale), car nous sommes convaincus qu’il est possible d’agir autrement et de manière plus pertinente, dès lors que l’on se débarrasse des représentations erronées qui sous-tendent encore trop souvent l’action publique.

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Jean Viard, nouveau revendeur de Came

Je sillonne actuellement les territoires français (prochaine date à Bordeaux le 16 octobre), pour présenter l’analyse de ce que nous avons appelé la mythologie CAME (acronyme de Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) dans le texte co-écrit avec Michel Grossetti.

Dans la partie consacrée au recensement des « revendeurs de Came », j’ai ajouté une diapositive sur Jean Viard, suite à la lecture du texte publié par la Fondation Jean Jaurès en mai dernier, intitulé « Pour une politique disruptive du territoire : vers un nouveau pacte territorial national ». Il faut dire qu’on y trouve plusieurs formules savoureuses.

Pour rappel, dans notre texte, nous expliquons que différents chercheurs et think tank considèrent que l’avenir de la création de richesses et d’emplois se trouve désormais dans quelques métropoles, qui attirent les « talents », les « créatifs », les « startups »,  à la base des innovations de demain. Il convient donc de soutenir ces métropoles et, en leur sein, les personnes ou organisations « excellentes », afin de renforcer la compétitivité de notre pays.

L’analyse diffère sur ce que peuvent bien devenir les territoires hors métropoles : pour certains, ce n’est pas un problème, le supplément de croissance obtenu grâce aux métropoles permettra de collecter plus d’impôts et donc de solvabiliser les transferts sociaux à destination des « immobiles » de la périphérie (Cf. Askenazy et Martin dans leur note pour le CAE ou la tribune de Geoffard dans Libération qui appelle l’élite métropolitaine à consentir à l’impôt – les références précises sont dans notre texte). Pour d’autres, les territoires non métropolitains doivent se spécialiser dans l’activité dite présentielle pour servir l’élite qui vient se reposer le week-end, pendant leurs vacances, ou lors de son passage à la retraite (Davezies et Pech dans leur analyse des systèmes productivo-résidentiels). Pour d’autres encore, il conviendrait de mieux connecter la périphérie aux métropoles pour assurer leur ruissellement (c’est ce qu’aimerait France Stratégie, même si le ruissellement n’est pas au rendez-vous, comme le montre l’étude commandée à Nadine Levratto et ses collègues).

Jean Viard s’inscrit plutôt dans le deuxième courant, et il n’y va pas par quatre chemins. Il affirme d’abord :

Notre société est entraînée par une révolution numérique, collaborative et culturelle qui regroupe l’innovation, la mobilité, la liberté individuelle et la richesse dans une classe créative souvent concentrée au cœur des très grandes métropoles. Là sont produits 61 % du PIB français.

Je ne sais pas où il a trouvé ce chiffre de 61% du PIB français concentré au cœur des très grandes métropoles : au mieux, on dispose du PIB à l’échelle des régions (Eurostat le publie aussi à l’échelle des départements, ce que l’Insee refuse de faire en France car cela pose de sérieux problèmes méthodologiques). Et même la régionalisation du PIB, opérée sur la base des salaires versés, interdit d’en faire un indicateur de performance économique, comme expliqué ici ou .

Il poursuit ensuite sur le rôle dévolu aux autres territoires :

La lumière a basculé vers les métropoles, et le hors-métropoles est au bord de la révolte politique populiste (sic). (…) Le fait d’être délaissés va favoriser le rôle de ces territoires dans la production de forêt, d’air et d’eau purs, de produits agricoles de qualité et de modes de vie « paisibles »

Sur l’interprétation du vote suite aux différentes élections, nous avions expliqué dans une tribune pour le Monde l’importance des effets de composition dans les résultats obtenus, qui mettent à mal cette prétendue opposition entre urbain et rural. Dans une autre tribune pour le Monde, Frédéric Gilli a montré que les résultats étaient beaucoup moins marqués qu’on l’imagine. Sur la suite, on retrouve en sous-jacent l’analyse productivo-résidentielle : territoires périphériques, bossez sur un joli cadre de vie, que l’élite métropolitaine vienne se reposer chez vous.

Jean Viard innove cependant sur un point, car je n’avais encore jamais vu passer une telle proposition. Soucieux que tous les territoires aient un « droit à la métropole », il préconise notamment en fin de texte :

Les départements sans métropole pourraient construire des cités universitaires dans les métropoles pour leurs jeunes.

C’est bien connu : étudier dans une université située dans une grande métropole fait que l’on est beaucoup mieux formé que dans des universités hors métropole. Universités de Poitiers, Pau, Limoges (pour ne parler que de la Nouvelle-Aquitaine), vous qui n’êtes pas situées dans une métropole, fermez vos portes et investissez dans Bordeaux, si vous voulez sauver vos jeunes.

Un nouveau revendeur de Came, donc, avec, point essentiel, aucun élément de preuve en appui à ses affirmations.

Variations sur les variations

Suite à mon dernier post, où je montrais notamment que la croissance de l’emploi était plus forte aux Herbiers qu’à Paris, le commentaire suivant a été posté sur Linkedin :

Pour me faire l’avocate de la partie adverse : peut-on vraiment comparer les taux de croissance de deux zones de taille si différente ? 1000 emplois créés aux Herbiers ça vous booste le taux de croissance (parce que c’est beaucoup par rapport au stock d’emplois initial), alors que c’est quasi invisible dans le taux de croissance parisien…

Ce n’est pas la première fois que l’on me fait cette remarque. J’ai donc posté sur twitter un sondage, voici le résultat :

Plus de 80% des sondés répondent le territoire A. La variation absolue est la même (création de 20 emplois pour chaque territoire), mais la variation relative est bien supérieure en A : taux de croissance de l’emploi de 20% en A et de seulement 0,4% en B. Or, ce qui compte, c’est bien la variation relative, donc la majorité a raison.

Pourquoi ? Parce qu’une partie de l’activité économique est liée à la population présente. Petit exemple pour le comprendre : supposons que pour vivre correctement, un coiffeur a besoin de 10 clients par jour et que la population se rend deux fois par mois chez le coiffeur. Supposons en outre qu’aucun résident ne dispose des compétences de base pour vous coiffer. En A, cela va « attirer » 1 coiffeur (100 personnes, 2 rendez-vous par mois, répartis sur 20 jours ouvrables : (100*2)/20= 10 clients par jour en moyenne, soit de quoi faire vivre un coiffeur). En B, 50 ((5000*2)/20=500, soit potentiellement 50 coiffeurs). Soit, un passage de 100 à 101 personnes en A, et de 5000 à 5050 en B. Variation absolue supérieure en B, mais taux de croissance similaires (1%).

Une autre partie de la croissance n’est pas liée à la population, mais à la capacité des acteurs à vendre des produits à des consommateurs localisés hors de leur territoire. Si la probabilité de créer une telle entreprise performante est la même pour tous les territoires, on observera un nombre d’entreprises performantes proportionnel, une fois encore, à la taille initiale des territoires.

Cette relation de proportionnalité n’est pas toujours vérifiée : dans certains cas, la grande taille confère un avantage, dans d’autres cas, elle pénalise. Pour le savoir, on peut par exemple estimer des lois d’échelle (voir mon dernier article pour un exemple d’application) :

e=αpβ

Avec e l’emploi, p la population, α et β des paramètres à estimer. Si l’emploi est strictement proportionnel à la taille de la population, β est égal à 1. C’est le cas avec mon exemple des coiffeurs (α étant quant à lui égal à 1%).Si β est supérieur à 1, cela signifie que l’emploi est plus que proportionnel à la taille des territoires, on parlera d’économies d’agglomération ; symétriquement, si β est inférieur à 1, on parlera de déséconomies d’agglomération.

Dès lors, ceux qui pensent qu’il est plus facile de créer de l’emploi au sein de territoires de plus petites tailles font l’hypothèse, sans s’en rendre compte je pense, que β est inférieur à 1, donc qu’il existerait des déséconomies d’agglomération. Dans les faits, cela dépend des activités : la recherche, par exemple, est surreprésentée dans le haut de la hiérarchie urbaine, alors que l’agriculture et l’industrie y sont sous-représentées.

Au final, Les Herbiers sont donc bien plus performants que Paris, sans que l’on puisse affirmer que cela est plus facile pour eux.