Jean Viard, nouveau revendeur de Came

Je sillonne actuellement les territoires français (prochaine date à Bordeaux le 16 octobre), pour présenter l’analyse de ce que nous avons appelé la mythologie CAME (acronyme de Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) dans le texte co-écrit avec Michel Grossetti.

Dans la partie consacrée au recensement des « revendeurs de Came », j’ai ajouté une diapositive sur Jean Viard, suite à la lecture du texte publié par la Fondation Jean Jaurès en mai dernier, intitulé « Pour une politique disruptive du territoire : vers un nouveau pacte territorial national ». Il faut dire qu’on y trouve plusieurs formules savoureuses.

Pour rappel, dans notre texte, nous expliquons que différents chercheurs et think tank considèrent que l’avenir de la création de richesses et d’emplois se trouve désormais dans quelques métropoles, qui attirent les « talents », les « créatifs », les « startups »,  à la base des innovations de demain. Il convient donc de soutenir ces métropoles et, en leur sein, les personnes ou organisations « excellentes », afin de renforcer la compétitivité de notre pays.

L’analyse diffère sur ce que peuvent bien devenir les territoires hors métropoles : pour certains, ce n’est pas un problème, le supplément de croissance obtenu grâce aux métropoles permettra de collecter plus d’impôts et donc de solvabiliser les transferts sociaux à destination des « immobiles » de la périphérie (Cf. Askenazy et Martin dans leur note pour le CAE ou la tribune de Geoffard dans Libération qui appelle l’élite métropolitaine à consentir à l’impôt – les références précises sont dans notre texte). Pour d’autres, les territoires non métropolitains doivent se spécialiser dans l’activité dite présentielle pour servir l’élite qui vient se reposer le week-end, pendant leurs vacances, ou lors de son passage à la retraite (Davezies et Pech dans leur analyse des systèmes productivo-résidentiels). Pour d’autres encore, il conviendrait de mieux connecter la périphérie aux métropoles pour assurer leur ruissellement (c’est ce qu’aimerait France Stratégie, même si le ruissellement n’est pas au rendez-vous, comme le montre l’étude commandée à Nadine Levratto et ses collègues).

Jean Viard s’inscrit plutôt dans le deuxième courant, et il n’y va pas par quatre chemins. Il affirme d’abord :

Notre société est entraînée par une révolution numérique, collaborative et culturelle qui regroupe l’innovation, la mobilité, la liberté individuelle et la richesse dans une classe créative souvent concentrée au cœur des très grandes métropoles. Là sont produits 61 % du PIB français.

Je ne sais pas où il a trouvé ce chiffre de 61% du PIB français concentré au cœur des très grandes métropoles : au mieux, on dispose du PIB à l’échelle des régions (Eurostat le publie aussi à l’échelle des départements, ce que l’Insee refuse de faire en France car cela pose de sérieux problèmes méthodologiques). Et même la régionalisation du PIB, opérée sur la base des salaires versés, interdit d’en faire un indicateur de performance économique, comme expliqué ici ou .

Il poursuit ensuite sur le rôle dévolu aux autres territoires :

La lumière a basculé vers les métropoles, et le hors-métropoles est au bord de la révolte politique populiste (sic). (…) Le fait d’être délaissés va favoriser le rôle de ces territoires dans la production de forêt, d’air et d’eau purs, de produits agricoles de qualité et de modes de vie « paisibles »

Sur l’interprétation du vote suite aux différentes élections, nous avions expliqué dans une tribune pour le Monde l’importance des effets de composition dans les résultats obtenus, qui mettent à mal cette prétendue opposition entre urbain et rural. Dans une autre tribune pour le Monde, Frédéric Gilli a montré que les résultats étaient beaucoup moins marqués qu’on l’imagine. Sur la suite, on retrouve en sous-jacent l’analyse productivo-résidentielle : territoires périphériques, bossez sur un joli cadre de vie, que l’élite métropolitaine vienne se reposer chez vous.

Jean Viard innove cependant sur un point, car je n’avais encore jamais vu passer une telle proposition. Soucieux que tous les territoires aient un « droit à la métropole », il préconise notamment en fin de texte :

Les départements sans métropole pourraient construire des cités universitaires dans les métropoles pour leurs jeunes.

C’est bien connu : étudier dans une université située dans une grande métropole fait que l’on est beaucoup mieux formé que dans des universités hors métropole. Universités de Poitiers, Pau, Limoges (pour ne parler que de la Nouvelle-Aquitaine), vous qui n’êtes pas situées dans une métropole, fermez vos portes et investissez dans Bordeaux, si vous voulez sauver vos jeunes.

Un nouveau revendeur de Came, donc, avec, point essentiel, aucun élément de preuve en appui à ses affirmations.

Variations sur les variations

Suite à mon dernier post, où je montrais notamment que la croissance de l’emploi était plus forte aux Herbiers qu’à Paris, le commentaire suivant a été posté sur Linkedin :

Pour me faire l’avocate de la partie adverse : peut-on vraiment comparer les taux de croissance de deux zones de taille si différente ? 1000 emplois créés aux Herbiers ça vous booste le taux de croissance (parce que c’est beaucoup par rapport au stock d’emplois initial), alors que c’est quasi invisible dans le taux de croissance parisien…

Ce n’est pas la première fois que l’on me fait cette remarque. J’ai donc posté sur twitter un sondage, voici le résultat :

Plus de 80% des sondés répondent le territoire A. La variation absolue est la même (création de 20 emplois pour chaque territoire), mais la variation relative est bien supérieure en A : taux de croissance de l’emploi de 20% en A et de seulement 0,4% en B. Or, ce qui compte, c’est bien la variation relative, donc la majorité a raison.

Pourquoi ? Parce qu’une partie de l’activité économique est liée à la population présente. Petit exemple pour le comprendre : supposons que pour vivre correctement, un coiffeur a besoin de 10 clients par jour et que la population se rend deux fois par mois chez le coiffeur. Supposons en outre qu’aucun résident ne dispose des compétences de base pour vous coiffer. En A, cela va « attirer » 1 coiffeur (100 personnes, 2 rendez-vous par mois, répartis sur 20 jours ouvrables : (100*2)/20= 10 clients par jour en moyenne, soit de quoi faire vivre un coiffeur). En B, 50 ((5000*2)/20=500, soit potentiellement 50 coiffeurs). Soit, un passage de 100 à 101 personnes en A, et de 5000 à 5050 en B. Variation absolue supérieure en B, mais taux de croissance similaires (1%).

Une autre partie de la croissance n’est pas liée à la population, mais à la capacité des acteurs à vendre des produits à des consommateurs localisés hors de leur territoire. Si la probabilité de créer une telle entreprise performante est la même pour tous les territoires, on observera un nombre d’entreprises performantes proportionnel, une fois encore, à la taille initiale des territoires.

Cette relation de proportionnalité n’est pas toujours vérifiée : dans certains cas, la grande taille confère un avantage, dans d’autres cas, elle pénalise. Pour le savoir, on peut par exemple estimer des lois d’échelle (voir mon dernier article pour un exemple d’application) :

e=αpβ

Avec e l’emploi, p la population, α et β des paramètres à estimer. Si l’emploi est strictement proportionnel à la taille de la population, β est égal à 1. C’est le cas avec mon exemple des coiffeurs (α étant quant à lui égal à 1%).Si β est supérieur à 1, cela signifie que l’emploi est plus que proportionnel à la taille des territoires, on parlera d’économies d’agglomération ; symétriquement, si β est inférieur à 1, on parlera de déséconomies d’agglomération.

Dès lors, ceux qui pensent qu’il est plus facile de créer de l’emploi au sein de territoires de plus petites tailles font l’hypothèse, sans s’en rendre compte je pense, que β est inférieur à 1, donc qu’il existerait des déséconomies d’agglomération. Dans les faits, cela dépend des activités : la recherche, par exemple, est surreprésentée dans le haut de la hiérarchie urbaine, alors que l’agriculture et l’industrie y sont sous-représentées.

Au final, Les Herbiers sont donc bien plus performants que Paris, sans que l’on puisse affirmer que cela est plus facile pour eux.