Trafic de CAME à Poitiers

Dans notre dernière contribution, Michel Grossetti et moi indiquions que le trafic de CAME était loin de ne concerner que les métropoles (voir la note 14 page 11 pour être précis). La preuve avec cet article de la Nouvelle République, suite au vote par Grand (sic) Poitiers de son schéma de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation.

En quelques paragraphes, on y retrouve toute la mythologie. Cela commence avec les propos d’Alain Claeys, Président de la Communauté Urbaine :

Face aux grandes métropoles, Grand Poitiers s’appuie sur ses forces pour développer son attractivité

Le journaliste continue :

A l’heure où la compétition entre agglomérations devient plus vive, Grand Poitiers veut rassembler les énergies

Avant de citer les propos d’Alain Dorat, directeur du Cabinet DMS Conseil, « sollicité par Grand Poitiers pour faire des propositions que le service attractivité devra mettre en musique » :

La priorité, c’est de créer du lien pour faire naître des pépites, ces micro-entreprises à même de créer des emplois à partir d’une découverte en laboratoire

Bon, je crois qu’on a tout : des métropoles, de la compétitivité, de l’attractivité, des pépites excellentes. Je signale donc un trafic de CAME à Poitiers. Je ne sais pas combien elle a coûté, mais pour info, il y a mieux, à moins cher.

La mythologie CAME (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) : comment s’en désintoxiquer ?

C’est le titre du dernier article co-écrit avec Michel Grossetti, dont voici le résumé :

La période récente se caractérise par l’émergence d’une mythologie séduisante dans le champ du développement économique : l’approfondissement de la mondialisation plongerait l’ensemble des territoires face à un impératif de compétitivité, seules quelques métropoles pouvant rivaliser pour attirer les talents et les leaders de demain, métropoles qu’il conviendrait donc de soutenir en concentrant les efforts sur l’excellence. Nous la résumons par l’acronyme CAME pour Compétitivité, Attractivité, Métropolisation et Excellence.

Une analyse attentive des différents composants de la CAME montre cependant qu’aussi séduisante —voire addictive— qu’elle soit, elle ne résiste pas à l’épreuve des faits. Malgré cela, portée de manière plus ou moins marquée par certains chercheurs et organismes privés ou publics d’analyse et de conseil, elle sous-tend tout un ensemble de politiques publiques ; elle a même structuré une partie des débats autour des résultats des élections dans différents pays.

Non seulement la CAME ne produit pas les effets attendus, mais elle provoque des effets indésirables. Les ressources publiques étant limitées, les dédier fortement à quelques acteurs (startups, chercheurs jugés « excellents »…) ou à quelques lieux (métropoles) conduit à renforcer les inégalités socio-spatiales. Quelques éléments de réflexion sur des alternatives envisageables, qui nous semblent plus saines, seront présentés afin d’aider à s’en désintoxiquer.

Vous pouvez télécharger le texte complet en cliquant ici. Commentaires bienvenus !

Les représentations genrées des étudiants

Je dispense en 3ème année de licence économie-gestion de l’Université de Poitiers un cours d’analyse sectorielle, qui consiste à présenter aux étudiants la « boîte à outils » de l’analyse de secteur et à leur demander de l’utiliser tout au long du semestre pour traiter d’un cas pratique (bon, ce n’est pas de l’économie industrielle « à la Tirole », plutôt « à la Moati », avec les pieds dans la boue, mais j’assume).

Cette année, je leur demande d’entrer dans l’analyse non pas par un secteur d’activité stricto sensu, mais par une « filière », car cette notion revient grave à la mode : le gouvernement a défini quatorze filières stratégiques ; la Région Nouvelle-Aquitaine, dans son schéma de développement économique, en a retenu 12. J’ai fait un mix des deux listes, pour aboutir à un choix de dix « filières » : Aéronautique ; Automobile ; Bois et industries papetières ; Cuir, luxe, textile et métiers d’art ; Ferroviaire ; Industries agroalimentaires et filières agricoles ; Nautisme ; Santé, Bien-être ; Silver économie ; Tourisme (en fait il y a un intrus dans la liste, présent dans aucune des deux listes mentionnées, que j’ai ajouté parce que c’est comme ça, c’est moi le prof).

Lors du premier cours (en deux groupes, l’un lundi soir, l’autre mardi matin), j’ai affiché ces dix filières, et j’ai demandé à chacun de noter sur une feuille la filière qu’il aimerait prioritairement étudier (en précisant que ce ne serait pas nécessairement celle sur laquelle ils travailleraient, que ce n’était pas la peine de dire à son copain/copine « on met la même comme ça on sera dans le même groupe », etc.). Juste celle qui le motivait le plus. Ainsi que leur nom et prénom.

J’ai collecté tout ça sous un tableur, j’ai ajouté une colonne homme/femme, voilà ce que ça donne :

Filière Femmes Hommes Total
Automobile 3 13 16
Cuir, luxe, textile et métiers d’art 9 5 14
Santé, Bien-être 11 3 14
Tourisme 11 3 14
Industries agroalimentaires et filières agricoles 6 5 11
Aéronautique 10 10
Ferroviaire 1 4 5
Nautisme 1 2 3
Silver économie 1 2 3
Bois et industries papetières 2 2
Total général 45 47 92

Certaines filières ont la cote, d’autres moins (la silver economy n’a pas la cote, alors que c’est l’avenir de la France). Mais ce n’est pas l’essentiel. Je voulais surtout me faire une idée de l’ampleur, début 2018, des différences hommes/femmes :

  • Les étudiants sont attirés par les voitures, les avions et les trains,
  • Les étudiantes par le tourisme et la filière santé/bien-être,
  • plus équilibré sur industrie agroalimentaire et filières agricoles.

Au final, les représentations genrées ont un bel avenir devant elles…

Les métropoles ruissellent moyen…

France Stratégie et le CGET viennent de publier une note intitulée « Dynamique de l’emploi dans les métropoles et les territoires avoisinants », coécrite par Boris le Hir et Cécile Altaber, issue d’un travail de recherche mené par Marc Brunetto, Denis Carré, Nadine Levratto et Luc Tessier du laboratoire EconomiX (rapport complet disponible ici).

Le sujet est d’actualité : face aux contestations du discours pro-métropolitain, certains nuancent le propos et aimeraient bien montrer que soutenir les métropoles ne serait pas en défaveur des autres territoires.

Davezies et Pech (2014) en parlaient déjà dans leur note, avec leur notion de système productivo-résidentiel : en gros, le productif dans les métropoles, le résidentiel dans leur hinterland pour que les actifs des grandes villes aillent passer leur week-end, faire du tourisme et/ou se reposer lors du passage à la retraite. Pour Askenazy et Martin (2015), les autres territoires ne seraient pas lésés par un soutien accru à quelques métropoles, la croissance supplémentaire obtenue grâce à ce type de politique permettant de solvabiliser les transferts sociaux qu’on leur accorderait. D’autres enfin se disent que, même côté productif, les autres territoires peuvent en profiter, s’ils font l’effort de se connecter aux métropoles, afin de bénéficier de leur ruissellement.

C’est bien gentil tout ça, mais on manque d’éléments de preuve, d’où l’étude commanditée à Economix. Et les résultats montrent que ça dégouline ruisselle moyen.

Premier résultat, qui ne vous surprendra pas, fidèles lecteurs : si en moyenne le paquet des 13 métropoles étudiées bénéficie d’une croissance de l’emploi supérieure à la moyenne (1,4% contre 0,8% sur 2009-2014), cette moyenne masque de fortes disparités. Quelques métropoles sont très dynamiques, d’autres ont une croissance moyenne, d’autres sous-performent (ce qui rend cocasse en passant la formule des auteurs de la note de France Stratégie et du CGET, qui indiquent que « la dynamique métropolitaine est évidente » pour signaler immédiatement après que en fait non. Ce n’est pas dit comme cela dans le rapport des chercheurs. On résout comme on peut ses problèmes de dissonance cognitive…).

Deuxième résultat, le plus important : sur les effets d’entrainement, c’est un peu le bazar… La dynamique de Lyon, Nantes et Aix-Marseille semble profiter aux territoires voisins ; pas d’effet sur Lille, Toulouse et Montpellier ; dynamique inversée (les territoires voisins croissent plus vite que la zone métropolitaine) sur Grenoble et Strasbourg ; mauvaise dynamique partout sur Rouen et Nice. Je veux bien qu’on parle de modèle métropolitain après ça…

J’ai souligné le mot « semble » dans le point ci-dessus, car l’analyse menée par les chercheurs est une analyse statistique/économétrique qui teste l’existence de corrélations spatiales. En gros, il s’agit de voir si la croissance d’un territoire est significativement liée, du point de vue statistique, à la croissance des territoires voisins. On a vu le résultat : ça dépend.

Mais au-delà, comme toujours, corrélation ne veut pas dire causalité (ce sur quoi les auteurs alertent, d’ailleurs, mais j’imagine que certains vont lire trop vite). Une relation même positive peut indiquer qu’un territoire non métropolitain tire sa croissance de la métropole voisine, ou bien que c’est la métropole qui tire une partie de sa croissance des territoires voisins, ou bien encore qu’une variable cachée (le contexte macro-régional par exemple, comme signalé par les auteurs) agit favorablement sur les deux, ou bien que la dynamique des deux territoires considérés va dans le même sens mais pour des raisons différentes (Nantes et le bocage vendéen vont tous les deux biens, je ne pense pas que ce soit en raison d’une quelconque interdépendance).

Bref, une étude bien faite, aux résultats conforment à ce que j’observe (il n’y a pas de modèle), qui appelle surtout à d’autres recherches plus qualitatives pour identifier la nature des interdépendances territoriales et leur diversité. Si elle peut permettre d’éviter de tomber dans une nouvelle mode, c’est bien…

« Petit » énervement sur la politique « Enseignement Supérieur et Recherche » de la France

Hier matin Frédérique Vidal a twitté ce message :

Je n’ai pas lu l’interview (payante), mais le message suffit à comprendre que la politique de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche vise à continuer à mettre le paquet sur un nombre limité de site pour que la France rayonne, rayonne, rayonne (ou bien que le tweet n’est pas représentatif du contenu, ce qui serait au mieux ballot).

Quelques observations, je ne développe pas outre mesure :

  1. Cette politique de concentration des moyens sur quelques sites est en grande partie le produit du buzz médiatique autour du classement de Shanghai depuis le début des années 2000, dont les faiblesses ne sont plus à démontrer, voir par exemple les travaux d’Yves Gingras,
  2. L’analyse de l’évolution de la géographie de la recherche, à l’échelle mondiale, montre que la tendance lourde et générale est à la déconcentration de la recherche, voir les travaux de Maisonobe, Grossetti, Milard, Jegou, Eckert dont le CNRS s’est fait l’écho mais pas jusqu’au sommet du Ministère apparemment,
  3. Se donner pour objectif de monter dans le classement de Shanghai ou dans quelque autre classement, cela me fait penser à l’objectif que se fixent quelques grandes villes d’être plus grosses que leurs voisines ou leurs concurrentes supposées, parfois depuis un demi-siècle. La question est : pourquoi ?
  4. Marion Maisonobe a réagi au tweet de notre ministre avec une question et une carte, on attend la réponse :

  1. Je suggère à nos politiques de suivre les recommandations de base d’un économiste niveau débutant : un investissement se juge sur l’effet marginal. Un euro supplémentaire dépensé à Albi, à Corte ou à Niort, j’en fais le pari, sera plus utile qu’un euro supplémentaire dépensé à TSE. On peut généraliser,
  2. Le plus drôle, pour finir : la France veut monter dans le classement de Shangaï, pour attirer des étudiants étrangers. Une fois formés à moindre coût (car, en France, la puissance publique prend en charge l’essentiel des dépenses), on dira à une bonne partie de ces étudiants qu’ils ne peuvent pas rester, car, vous comprenez, il y a du chômage, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, ce genre de choses… Bref : on investit dans la formation de personnes de qualité à qui on demandera d’aller voir ailleurs après la fin de leurs études, au bénéfice de pays qui vont récupérer sans coût le fruit de notre investissement. La France est un pays futé.

Mon sentiment : l’enjeu majeur n’est pas de monter dans le classement de Shangaï, ou dans un autre classement, mais de faire monter le niveau général de formation de la « jeunesse », plus globalement de la population. Sortir des classements stupides, des comparaisons stériles, entre territoires, Universités, etc., au profit de politiques plus trop à la mode mais un peu importantes d’équipement des territoires, de formation des personnes, du plus grand nombre de personnes possibles, toussa, toussa, je ne sais pas vous, mais moi, ça me semble plus utile.

Plaidoyer pour Eric le Boucher

Stéphane Ménia a publié un billet un brin énervé suite à la chronique d’Eric le Boucher paru dans les Echos. N’écoutant que mon courage, j’ai décidé de le défendre (Eric, pas Stéphane).

  1. Eric le Boucher raconte n’importe quoi, c’est clairement documenté dans le billet de Stéphane Ménia, mais il a le mérite de la constance : cela fait des années que ça dure. Ne vaut-il pas mieux un incompétent constant qu’un compétent inconstant ? (je plaisante : les vrais arguments sont à suivre).
  2. Il s’adresse à des lecteurs, on est donc face à un problème offre/demande : qu’attendent les lecteurs des chroniques d’Eric le Boucher ? Mieux comprendre le monde ? Pas sûr. Question généralisable aux lecteurs de l’Humanité, de Libération, du Figaro, …, bref : à chacun d’entre nous. Sans doute cherchent-t-ils avant tout une sorte de prêt-à-penser allant dans le sens de leurs a priori, pour briller lors de soirées plus ou moins arrosées auprès de personnes partageant les mêmes a priori.
  3. S’adresse-t-il d’ailleurs à ses lecteurs ? Il y a des marchés ou les offreurs se désintéressent de la demande, ils regardent les autres offreurs et cherchent à trouver une niche confortable, leur permettant de se positionner dans l’espace des possibles, on est donc face à un problème offre/offre (d’où la référence à Denis Clerc dans le billet de le Boucher, sans doute). Eric le Boucher a trouvé une niche dans l’espace des chroniqueurs économiques, il ressasse les mêmes discours pour marquer son territoire, il ne s’adresse pas à ses lecteurs, mais à ses concurrents ou ceux qu’il juge comme tels.

Au final, Eric le Boucher me semble défendable : il raconte des inepties en s’appuyant au mieux sur des références périmées, qui caressent dans le sens de leurs convictions certains lecteurs, et préserve ce faisant son positionnement stratégique dans l’arène des chroniqueurs économiques. Il ne lira pas la chronique de Stéphane Ménia, et s’il la lit, il s’en moquera : pas plus que ses lecteurs, il ne cherche à comprendre le monde.

Après, si ce que vous voulez c’est mieux comprendre le monde, lisez le billet de Stéphane Ménia et les références associées.

Les PIB régionaux par habitant sont de plus en plus souvent en état de décomposition…

J’ai critiqué à de multiples reprises sur ce blog la tendance à dire des choses sur les performances économiques des régions françaises sur la base de la comparaison des PIB régionaux par habitant, qui sont tout sauf, précisément, des indicateurs adaptés de la performance économique des territoires. Pour un petit rappel, voir cette tribune publiée par le Monde ou, pour plus de détails encore, cet article publié par la revue de l’OFCE, à chaque fois cosignés avec Michel Grossetti.

Nous pensions que l’affaire était réglée, mais en fait, à l’heure où je vous parle, le bilan est plutôt mitigé. France Stratégie a publié une note datée de début juillet plutôt énervante, ceci d’autant plus que nous avons été auditionnés dans le cadre de la préparation de cette note, que nous sommes d’ailleurs cités, mais que… comment dire… il y a pas mal d’erreurs dans cette note… Comme c’est l’été et que nous sommes plutôt sympas, on vous a d’ailleurs préparé un petit jeu intitulé « France Stratégie : le jeu des 7 erreurs » (en fait, il y en a plus, mais on bosse pour en regrouper certaines et passer à 7, parce que même l’été, oui, on bosse). On essaie de vous le proposer pour la rentrée, vous pouvez jouer à les trouver avant.

(digression : c’est marrant cette tendance de certaines institutions qui doivent répondre à une question, qu interrogent des gens qui pensent « blanc », des gens qui pensent « noir », et qui finalement décident de pondre une note « grise », en se disant que la vérité doit être entre les deux. C’est un peu comme si vous interrogiez des gens qui pensent que le soleil tourne autour de la terre, d’autres gens qui pensent que la terre tourne autour du soleil, que sur la base des auditions, vous concluriez qu’il y a des trucs qui tournent autour d’autres trucs. Si c’est votre cas, un conseil : postulez à France Stratégie).

Bilan mitigé parce qu’aussi positif, malgré tout : l’INSEE vient de publier des analyses des PIB régionaux par habitant qui s’appuient sur la décomposition que nous avions proposée et qui permettent précisément de prendre un sacré recul par rapport à l’association trop rapide faite par certain, du style « gros PIB par habitant, grosse performance ». Vous pouvez consulter la publication nationale ici, ainsi que les déclinaisons par région en consultant cette page.

Saupoudrage

S’il y a un terme que j’aimerais voir supprimer du vocabulaire politique, c’est sans conteste celui-là : « saupoudrage ».

Je l’ai entendu mille fois, notamment quand il s’agit d’innovation et de recherche : il ne faut pas « saupoudrer », il faut concentrer l’effort sur les meilleurs. « Saupoudrer », c’est gaspiller.

Eviter le saupoudrage semble frappé du coin du bon sens. Imaginez que vous ayez 1000€. Vous avez le choix entre investir dans un projet A qui rapporte 0% par an et un projet B qui rapporte 10% par an. Saupoudrer, c’est répartir l’investissement entre A et B. Stupide. Concentrer, c’est mettre tous vos sous sur B. Intelligent.

Sauf que.

En matière de recherche et d’innovation, activités qui se caractérisent fondamentalement par une incertitude radicale sur les bénéfices attendus, anticiper la rentabilité d’un investissement sur le projet A ou sur le projet B, comment dire… ce n’est pas facile… Supposons que le projet A rapportera quelque chose entre 0% et 10% et que je projet B rapportera quelque chose comme entre 0% et 10%… Vous faites quoi ?

Pour ce que je peux en voir, la solution des politiques en France oscille entre deux options.

Première option : le politique décide des domaines dans lesquels il faut investir. Si le projet A relève du domaine X et le projet B du domaine Y, que le politique pense que le domaine X est le domaine d’avenir, il soutiendra le projet A. S’il pense que l’avenir est le domaine Y, il soutiendra B.

Le problème est que les chercheurs ne sont pas fous. Prenons l’exemple fictif d’une région que nous nommerons Patagonie Chérie, dont la présidente pense que l’avenir est au domaine de la Décroissance Bleue. Tout projet de recherche, de colloque, de chercheur invité, …, relevant de ce domaine est un bon projet. Tout projet qui s’en écarte est un mauvais projet. Le chercheur un peu malin (et le chercheur est malin) habillera systématiquement son projet pour qu’il rentre dans les cases de la Décroissance Bleue.

Deuxième option, quand par exemple les projets A et B appartiennent au même domaine (ou que les porteurs des projets A et B, pas fous, ont ciblé les domaines soutenus par les politiques, que tous relèvent de la Décroissance Bleue, donc) : les politiques regardent la performance passée des porteurs de projet. Si le porteur du projet A a été plus « performant » dans le passé, autant le financer ; si le porteur du projet B a été plus performant, on le soutient. L’investissement public ne correspond alors plus à un pari sur le futur, mais à une récompense du passé (je passe les cas où le politique se moque des projets A et B, qu’il connait bien le porteur de A, pas trop le porteur de B, que donc il finance le projet A, ce genre de trucs. Effets relations sociales, quoi, mais dans la vraie vie, ça n’existe pas).

Est-ce une bonne solution ? Pas sûr : c’est une bonne solution si l’on pense que les rendements de l’investissement sont constants ou croissants (que les meilleurs d’hier seront les meilleurs de demain, donc), mais s’ils sont décroissants, c’est une très mauvaise solution. Or, il semble qu’en matière de recherche, les rendements sont plutôt décroissants. Qu’au-delà de ce point, quand on ne sait pas de quoi demain sera fait, autant laisser ouvertes les options, miser sur la diversité, quoi.

D’où ma détestation du terme de « saupoudrage », que chacun fait rimer avec celui de « gaspillage ». « Arrosage » serait mieux : quand on ne sait pas où pousseront les « pépites » de demain, comme on dit, autant « arroser » à différents endroits, voir ce qu’il adviendra. Stratégie plus futée, je me dis. Quitte à évaluer un peu plus, à demander aux porteurs de projets de définir eux-mêmes des objectifs intermédiaires, d’évaluer s’ils sont atteints ou pas, de continuer à soutenir ou pas, en fonction.

Pas très français comme démarche. Le politique ne veut que financer ce qui marchera. Dès lors, soit il se construit sa propre théorie, pour discriminer en amont (devenant par exemple le chantre de la « Décroissance Bleue », ou des choses approchantes), soit il concentre sur le passé (ou bien sur son réseau social).

L’alternative ? Un jeu essai/erreur, laisser leur chance à plus de gens, « arroser », donc. Analyser ce que les porteurs de projets s’assignent, comme objectifs. Les évaluer chemin faisant, ensuite. Rediriger les financements, en fonction.

Préserver la diversité, toujours. Demain serait bien triste si on savait déjà ce qu’il sera.

Concentrer le financement de la recherche sur une « élite » est contreproductif

evangile_StMatthieu_Arras_1230En termes de financement de la recherche, la mode est à la concentration de l’effort au profit de quelques-uns : il faut subventionner les chercheurs excellents qui produiront donc plus de recherche et de la recherche de meilleure qualité. Cette stratégie est vue par la plupart des politiques comme une évidence, à l’échelle européenne, nationale, ou régionale. Dans le monde de la recherche lui-même, elle est considérée par beaucoup comme la bonne solution, même si certains se plaignent de passer trop de temps à rédiger des réponses à appels à projets. « Soutenir l’excellence » et « éviter le saupoudrage » sont devenus les mots d’ordre.

Le problème, c’est que cette évidence n’en est pas une. Repérer les projets excellents n’est pas si simple, si bien que ceux qui bénéficient des fonds, ce ne sont pas nécessairement ceux qui ont déposés les projets les meilleurs, mais ceux qui ont produit dans le passé plus de recherche ou de la recherche considérée comme de meilleure qualité, éléments plus facilement observables. Les financements seraient donc moins une incitation à produire de la bonne recherche dans le futur qu’une récompense pour la recherche passée. Si la performance des chercheurs était constante dans le temps, ce ne serait pas grave, mais si, à l’inverse, elle décroît, c’est une erreur.

Un deuxième problème potentiel est que si l’on donne des sommes très importantes à certaines équipes, ces équipes peuvent être confrontées à des coûts de coordination croissants, que de toute façon leur temps disponible a une limite (surtout s’ils doivent consacrer de plus en plus de temps à répondre à des appels à projets), si bien qu’on ne peut pas raisonnablement imaginer qu’en augmentant à chaque fois les subventions qu’on leur accorde, on va augmenter sans cesse et dans le même rapport leur production scientifique.

Pour savoir quelle stratégie adopter, la bonne démarche consiste donc à regarder les résultats des études empiriques sur le sujet. Ça tombe bien,  un article (découvert sur twitter via @bbernela et @gcabanac) de Philippe Mongeon, Christine Brodeur, Catherine Beaudry et Vincent Larivière vient d’être publié dans la revue Research Evaluation. Il s’intitule « Concentration of research funding leads to decreasing marginal returns », ce que je traduirais par « Concentrer le financement de la recherche conduit à des rendements marginaux décroissants ». L’article est en accès payant, mais une version préliminaire est visible ici.

L’étude est particulièrement intéressante, car elle s’appuie sur des données de qualité qui lui permettent de mesurer la relation entre le montant des fonds alloués à 12 720 chercheurs québécois sur une période de 15 ans (1998-2012) et leur production scientifique (et l’impact de cette production) entre 2000 et 2013. Le résultat est clair : concentrer le financement sur quelques uns n’est pas efficace. Quelle implication en termes de politique publique ? Si l’objectif est que les chercheurs produisent plus de recherche, et de la recherche de meilleure qualité, il vaudrait mieux, en raisonnant à budget constant, accorder des subventions moins importantes à plus d’équipes, plutôt que de concentrer les financements sur quelques-uns.

Vivement le temps où les politiques et plus généralement les responsables en charge du financement de la recherche, qui, je n’en doute pas, sont convaincus de l’importance de la recherche, regardent un peu les résultats des études en sciences sociales qui portent précisément sur leurs actions…

On voit des métropoles partout, sauf dans les statistiques

Nouvelle livraison pour alimenter le débat sur la métropolisation ! L’article co-écrit avec Michel Grossetti a en effet plutôt bien diffusé, il nous semble que notre critique de l’indicateur PIB régional par habitant est globalement acceptée, mais certains chercheurs nous opposent d’autres arguments. Pierre Veltz, par exemple, dans un entretien pour la revue L’Economie Politique (€), reconnaît dans un premier temps le problème :

le PIB régional est un concept qui soulève de nombreux problèmes, qui s’ajoutent à ceux du PIB en général. Où situer, par exemple, la valeur ajoutée produite par une entreprise comme Renault ? Le Technocentre, avec ses salaires élevés, contribue évidemment au PIB de l’Ile-de-France ; mais cette valeur ajoutée n’existerait pas sans les usines de production situées en province ou à l’étranger. La notion de PIB local, dans une économie aussi interconnectée que la nôtre, est artificielle. Par ailleurs, PIB élevé veut dire surtout, en pratique, salaires élevés. Les économistes orthodoxes diront que le salaire élevé récompense une productivité marginale élevée ! Mais le raisonnement est circulaire. On sait bien que la formation des salaires obéit à des normes et des rapports sociaux autres qu’une « productivité marginale » impossible à mesurer. Au total, la valeur ajoutée n’est pas localisable : elle est dans le réseau (pp. 17-18).

Il renvoie cependant, dans le même entretien, à d’autres arguments avancés par Davezies et Pech (2014) résultant de l’exploitation des données sur l’emploi salarié de l’Acoss, pour la période 2008-2012, par Aire Urbaine et par commune et affirme :

Cela dit, et c’est l’essentiel, il y a bien d’autres indicateurs de la force et des effets positifs de la métropolisation que le PIB : la concentration de la qualification, celle de l’emploi… La dynamique récente est à la concentration des créations d’emplois dans les zones métropolitaines (p. 18)

Dans une interview pour Xerfi Canal, il reprend le même argument.

Nous avions pour notre part montré l’absence d’effet taille à l’échelle des zones d’emploi, sur la période 1999-2011, mais le problème est que la comparaison de nos résultats avec ceux de Davezies et Pech (2014) est rendu difficile pour trois raisons : i) le zonage géographique n’est pas le même (zones d’emploi vs. aires urbaines), ii) la variable retenue n’est pas la même (ensemble des actifs occupés vs. emplois salariés privés), iii) la période d’étude n’est pas la même (1999-2011 vs. 2008-2012).

Nous avons donc décidé de mobiliser les mêmes données que ces auteurs, sur la période la plus récente disponible (2009-2014) pour éprouver la validité de leurs conclusions. Résultat? Leurs conclusions sont invalidées, ce qui s’explique notamment par un sévère problème de méthode dans l’analyse déployée. Une analyse rigoureuse montre qu’on ne peut conclure à un avantage général des métropoles en matière de création d’emplois sur la période d’étude.

Notre article vient d’être publié sur Hal, vous pouvez le télécharger en cliquant sur ce lien. As usual, toute remarque est la bienvenue !