Plaidoyer pour Eric le Boucher

Stéphane Ménia a publié un billet un brin énervé suite à la chronique d’Eric le Boucher paru dans les Echos. N’écoutant que mon courage, j’ai décidé de le défendre (Eric, pas Stéphane).

  1. Eric le Boucher raconte n’importe quoi, c’est clairement documenté dans le billet de Stéphane Ménia, mais il a le mérite de la constance : cela fait des années que ça dure. Ne vaut-il pas mieux un incompétent constant qu’un compétent inconstant ? (je plaisante : les vrais arguments sont à suivre).
  2. Il s’adresse à des lecteurs, on est donc face à un problème offre/demande : qu’attendent les lecteurs des chroniques d’Eric le Boucher ? Mieux comprendre le monde ? Pas sûr. Question généralisable aux lecteurs de l’Humanité, de Libération, du Figaro, …, bref : à chacun d’entre nous. Sans doute cherchent-t-ils avant tout une sorte de prêt-à-penser allant dans le sens de leurs a priori, pour briller lors de soirées plus ou moins arrosées auprès de personnes partageant les mêmes a priori.
  3. S’adresse-t-il d’ailleurs à ses lecteurs ? Il y a des marchés ou les offreurs se désintéressent de la demande, ils regardent les autres offreurs et cherchent à trouver une niche confortable, leur permettant de se positionner dans l’espace des possibles, on est donc face à un problème offre/offre (d’où la référence à Denis Clerc dans le billet de le Boucher, sans doute). Eric le Boucher a trouvé une niche dans l’espace des chroniqueurs économiques, il ressasse les mêmes discours pour marquer son territoire, il ne s’adresse pas à ses lecteurs, mais à ses concurrents ou ceux qu’il juge comme tels.

Au final, Eric le Boucher me semble défendable : il raconte des inepties en s’appuyant au mieux sur des références périmées, qui caressent dans le sens de leurs convictions certains lecteurs, et préserve ce faisant son positionnement stratégique dans l’arène des chroniqueurs économiques. Il ne lira pas la chronique de Stéphane Ménia, et s’il la lit, il s’en moquera : pas plus que ses lecteurs, il ne cherche à comprendre le monde.

Après, si ce que vous voulez c’est mieux comprendre le monde, lisez le billet de Stéphane Ménia et les références associées.

Les PIB régionaux par habitant sont de plus en plus souvent en état de décomposition…

J’ai critiqué à de multiples reprises sur ce blog la tendance à dire des choses sur les performances économiques des régions françaises sur la base de la comparaison des PIB régionaux par habitant, qui sont tout sauf, précisément, des indicateurs adaptés de la performance économique des territoires. Pour un petit rappel, voir cette tribune publiée par le Monde ou, pour plus de détails encore, cet article publié par la revue de l’OFCE, à chaque fois cosignés avec Michel Grossetti.

Nous pensions que l’affaire était réglée, mais en fait, à l’heure où je vous parle, le bilan est plutôt mitigé. France Stratégie a publié une note datée de début juillet plutôt énervante, ceci d’autant plus que nous avons été auditionnés dans le cadre de la préparation de cette note, que nous sommes d’ailleurs cités, mais que… comment dire… il y a pas mal d’erreurs dans cette note… Comme c’est l’été et que nous sommes plutôt sympas, on vous a d’ailleurs préparé un petit jeu intitulé « France Stratégie : le jeu des 7 erreurs » (en fait, il y en a plus, mais on bosse pour en regrouper certaines et passer à 7, parce que même l’été, oui, on bosse). On essaie de vous le proposer pour la rentrée, vous pouvez jouer à les trouver avant.

(digression : c’est marrant cette tendance de certaines institutions qui doivent répondre à une question, qu interrogent des gens qui pensent « blanc », des gens qui pensent « noir », et qui finalement décident de pondre une note « grise », en se disant que la vérité doit être entre les deux. C’est un peu comme si vous interrogiez des gens qui pensent que le soleil tourne autour de la terre, d’autres gens qui pensent que la terre tourne autour du soleil, que sur la base des auditions, vous concluriez qu’il y a des trucs qui tournent autour d’autres trucs. Si c’est votre cas, un conseil : postulez à France Stratégie).

Bilan mitigé parce qu’aussi positif, malgré tout : l’INSEE vient de publier des analyses des PIB régionaux par habitant qui s’appuient sur la décomposition que nous avions proposée et qui permettent précisément de prendre un sacré recul par rapport à l’association trop rapide faite par certain, du style « gros PIB par habitant, grosse performance ». Vous pouvez consulter la publication nationale ici, ainsi que les déclinaisons par région en consultant cette page.

Saupoudrage

S’il y a un terme que j’aimerais voir supprimer du vocabulaire politique, c’est sans conteste celui-là : « saupoudrage ».

Je l’ai entendu mille fois, notamment quand il s’agit d’innovation et de recherche : il ne faut pas « saupoudrer », il faut concentrer l’effort sur les meilleurs. « Saupoudrer », c’est gaspiller.

Eviter le saupoudrage semble frappé du coin du bon sens. Imaginez que vous ayez 1000€. Vous avez le choix entre investir dans un projet A qui rapporte 0% par an et un projet B qui rapporte 10% par an. Saupoudrer, c’est répartir l’investissement entre A et B. Stupide. Concentrer, c’est mettre tous vos sous sur B. Intelligent.

Sauf que.

En matière de recherche et d’innovation, activités qui se caractérisent fondamentalement par une incertitude radicale sur les bénéfices attendus, anticiper la rentabilité d’un investissement sur le projet A ou sur le projet B, comment dire… ce n’est pas facile… Supposons que le projet A rapportera quelque chose entre 0% et 10% et que je projet B rapportera quelque chose comme entre 0% et 10%… Vous faites quoi ?

Pour ce que je peux en voir, la solution des politiques en France oscille entre deux options.

Première option : le politique décide des domaines dans lesquels il faut investir. Si le projet A relève du domaine X et le projet B du domaine Y, que le politique pense que le domaine X est le domaine d’avenir, il soutiendra le projet A. S’il pense que l’avenir est le domaine Y, il soutiendra B.

Le problème est que les chercheurs ne sont pas fous. Prenons l’exemple fictif d’une région que nous nommerons Patagonie Chérie, dont la présidente pense que l’avenir est au domaine de la Décroissance Bleue. Tout projet de recherche, de colloque, de chercheur invité, …, relevant de ce domaine est un bon projet. Tout projet qui s’en écarte est un mauvais projet. Le chercheur un peu malin (et le chercheur est malin) habillera systématiquement son projet pour qu’il rentre dans les cases de la Décroissance Bleue.

Deuxième option, quand par exemple les projets A et B appartiennent au même domaine (ou que les porteurs des projets A et B, pas fous, ont ciblé les domaines soutenus par les politiques, que tous relèvent de la Décroissance Bleue, donc) : les politiques regardent la performance passée des porteurs de projet. Si le porteur du projet A a été plus « performant » dans le passé, autant le financer ; si le porteur du projet B a été plus performant, on le soutient. L’investissement public ne correspond alors plus à un pari sur le futur, mais à une récompense du passé (je passe les cas où le politique se moque des projets A et B, qu’il connait bien le porteur de A, pas trop le porteur de B, que donc il finance le projet A, ce genre de trucs. Effets relations sociales, quoi, mais dans la vraie vie, ça n’existe pas).

Est-ce une bonne solution ? Pas sûr : c’est une bonne solution si l’on pense que les rendements de l’investissement sont constants ou croissants (que les meilleurs d’hier seront les meilleurs de demain, donc), mais s’ils sont décroissants, c’est une très mauvaise solution. Or, il semble qu’en matière de recherche, les rendements sont plutôt décroissants. Qu’au-delà de ce point, quand on ne sait pas de quoi demain sera fait, autant laisser ouvertes les options, miser sur la diversité, quoi.

D’où ma détestation du terme de « saupoudrage », que chacun fait rimer avec celui de « gaspillage ». « Arrosage » serait mieux : quand on ne sait pas où pousseront les « pépites » de demain, comme on dit, autant « arroser » à différents endroits, voir ce qu’il adviendra. Stratégie plus futée, je me dis. Quitte à évaluer un peu plus, à demander aux porteurs de projets de définir eux-mêmes des objectifs intermédiaires, d’évaluer s’ils sont atteints ou pas, de continuer à soutenir ou pas, en fonction.

Pas très français comme démarche. Le politique ne veut que financer ce qui marchera. Dès lors, soit il se construit sa propre théorie, pour discriminer en amont (devenant par exemple le chantre de la « Décroissance Bleue », ou des choses approchantes), soit il concentre sur le passé (ou bien sur son réseau social).

L’alternative ? Un jeu essai/erreur, laisser leur chance à plus de gens, « arroser », donc. Analyser ce que les porteurs de projets s’assignent, comme objectifs. Les évaluer chemin faisant, ensuite. Rediriger les financements, en fonction.

Préserver la diversité, toujours. Demain serait bien triste si on savait déjà ce qu’il sera.

Concentrer le financement de la recherche sur une « élite » est contreproductif

evangile_StMatthieu_Arras_1230En termes de financement de la recherche, la mode est à la concentration de l’effort au profit de quelques-uns : il faut subventionner les chercheurs excellents qui produiront donc plus de recherche et de la recherche de meilleure qualité. Cette stratégie est vue par la plupart des politiques comme une évidence, à l’échelle européenne, nationale, ou régionale. Dans le monde de la recherche lui-même, elle est considérée par beaucoup comme la bonne solution, même si certains se plaignent de passer trop de temps à rédiger des réponses à appels à projets. « Soutenir l’excellence » et « éviter le saupoudrage » sont devenus les mots d’ordre.

Le problème, c’est que cette évidence n’en est pas une. Repérer les projets excellents n’est pas si simple, si bien que ceux qui bénéficient des fonds, ce ne sont pas nécessairement ceux qui ont déposés les projets les meilleurs, mais ceux qui ont produit dans le passé plus de recherche ou de la recherche considérée comme de meilleure qualité, éléments plus facilement observables. Les financements seraient donc moins une incitation à produire de la bonne recherche dans le futur qu’une récompense pour la recherche passée. Si la performance des chercheurs était constante dans le temps, ce ne serait pas grave, mais si, à l’inverse, elle décroît, c’est une erreur.

Un deuxième problème potentiel est que si l’on donne des sommes très importantes à certaines équipes, ces équipes peuvent être confrontées à des coûts de coordination croissants, que de toute façon leur temps disponible a une limite (surtout s’ils doivent consacrer de plus en plus de temps à répondre à des appels à projets), si bien qu’on ne peut pas raisonnablement imaginer qu’en augmentant à chaque fois les subventions qu’on leur accorde, on va augmenter sans cesse et dans le même rapport leur production scientifique.

Pour savoir quelle stratégie adopter, la bonne démarche consiste donc à regarder les résultats des études empiriques sur le sujet. Ça tombe bien,  un article (découvert sur twitter via @bbernela et @gcabanac) de Philippe Mongeon, Christine Brodeur, Catherine Beaudry et Vincent Larivière vient d’être publié dans la revue Research Evaluation. Il s’intitule « Concentration of research funding leads to decreasing marginal returns », ce que je traduirais par « Concentrer le financement de la recherche conduit à des rendements marginaux décroissants ». L’article est en accès payant, mais une version préliminaire est visible ici.

L’étude est particulièrement intéressante, car elle s’appuie sur des données de qualité qui lui permettent de mesurer la relation entre le montant des fonds alloués à 12 720 chercheurs québécois sur une période de 15 ans (1998-2012) et leur production scientifique (et l’impact de cette production) entre 2000 et 2013. Le résultat est clair : concentrer le financement sur quelques uns n’est pas efficace. Quelle implication en termes de politique publique ? Si l’objectif est que les chercheurs produisent plus de recherche, et de la recherche de meilleure qualité, il vaudrait mieux, en raisonnant à budget constant, accorder des subventions moins importantes à plus d’équipes, plutôt que de concentrer les financements sur quelques-uns.

Vivement le temps où les politiques et plus généralement les responsables en charge du financement de la recherche, qui, je n’en doute pas, sont convaincus de l’importance de la recherche, regardent un peu les résultats des études en sciences sociales qui portent précisément sur leurs actions…

On voit des métropoles partout, sauf dans les statistiques

Nouvelle livraison pour alimenter le débat sur la métropolisation ! L’article co-écrit avec Michel Grossetti a en effet plutôt bien diffusé, il nous semble que notre critique de l’indicateur PIB régional par habitant est globalement acceptée, mais certains chercheurs nous opposent d’autres arguments. Pierre Veltz, par exemple, dans un entretien pour la revue L’Economie Politique (€), reconnaît dans un premier temps le problème :

le PIB régional est un concept qui soulève de nombreux problèmes, qui s’ajoutent à ceux du PIB en général. Où situer, par exemple, la valeur ajoutée produite par une entreprise comme Renault ? Le Technocentre, avec ses salaires élevés, contribue évidemment au PIB de l’Ile-de-France ; mais cette valeur ajoutée n’existerait pas sans les usines de production situées en province ou à l’étranger. La notion de PIB local, dans une économie aussi interconnectée que la nôtre, est artificielle. Par ailleurs, PIB élevé veut dire surtout, en pratique, salaires élevés. Les économistes orthodoxes diront que le salaire élevé récompense une productivité marginale élevée ! Mais le raisonnement est circulaire. On sait bien que la formation des salaires obéit à des normes et des rapports sociaux autres qu’une « productivité marginale » impossible à mesurer. Au total, la valeur ajoutée n’est pas localisable : elle est dans le réseau (pp. 17-18).

Il renvoie cependant, dans le même entretien, à d’autres arguments avancés par Davezies et Pech (2014) résultant de l’exploitation des données sur l’emploi salarié de l’Acoss, pour la période 2008-2012, par Aire Urbaine et par commune et affirme :

Cela dit, et c’est l’essentiel, il y a bien d’autres indicateurs de la force et des effets positifs de la métropolisation que le PIB : la concentration de la qualification, celle de l’emploi… La dynamique récente est à la concentration des créations d’emplois dans les zones métropolitaines (p. 18)

Dans une interview pour Xerfi Canal, il reprend le même argument.

Nous avions pour notre part montré l’absence d’effet taille à l’échelle des zones d’emploi, sur la période 1999-2011, mais le problème est que la comparaison de nos résultats avec ceux de Davezies et Pech (2014) est rendu difficile pour trois raisons : i) le zonage géographique n’est pas le même (zones d’emploi vs. aires urbaines), ii) la variable retenue n’est pas la même (ensemble des actifs occupés vs. emplois salariés privés), iii) la période d’étude n’est pas la même (1999-2011 vs. 2008-2012).

Nous avons donc décidé de mobiliser les mêmes données que ces auteurs, sur la période la plus récente disponible (2009-2014) pour éprouver la validité de leurs conclusions. Résultat? Leurs conclusions sont invalidées, ce qui s’explique notamment par un sévère problème de méthode dans l’analyse déployée. Une analyse rigoureuse montre qu’on ne peut conclure à un avantage général des métropoles en matière de création d’emplois sur la période d’étude.

Notre article vient d’être publié sur Hal, vous pouvez le télécharger en cliquant sur ce lien. As usual, toute remarque est la bienvenue !

Femmes au foyer, immigrés, temps de travail : quelques mélanges…

Je viens de voir passer cet article de mars dernier, qui circule un peu ces derniers jours sur les réseaux sociaux, titré « les femmes au foyer pour libérer l’emploi : la proposition hallucinante d’un député FN », publié sur le site Terrafemina.

Dominique Martin, eurodéputé FN, y explique notamment que « ça aurait l’avantage de libérer des emplois ». L’article, très critique, a été partagé près de 50 000 fois. Je partage également, le propos est absurde.

Si je me fends d’un billet, c’est que l’absurdité ne se niche pas forcément là où on l’imagine (j’imagine que Marine et Marion ont assez peu apprécié, elles ne semblent pas être retournées à leurs fourneaux, en tout cas).

L’absurdité réside plutôt, comme indiqué dans mon dernier billet, dans l’idée que le nombre d’emplois disponibles dans un pays serait assimilable au nombre de parts de gâteau que l’on pourrait se partager et que, désolé, si le nombre de convives augmente un peu trop, autant en exclure certains, histoire de manger à notre faim, quand même.

Cet eurodéputé considère qu’exclure les femmes serait une bonne solution. Je ne doute pas qu’un sondage réalisé auprès des français (sondage représentatif auprès de la population française selon la méthode des quotas, bien sûr), montrerait que la majorité des français sont contre.

En revanche, je m’interroge sur les résultats du même sondage si la question n’était plus « d’exclure les femmes », mais plutôt « d’exclure les immigrés ». Dans les deux cas, il s’agirait de réduire le nombre de postulants à l’emploi. Du point de vue de l’économie d’un pays, la question est la même. Pas sûr que la réponse soit la même, je pressens que la majorité des français serait pour la limitation des postulants immigrés. Vous pouvez être « pour » l’accès des femmes et « contre » l’accès des immigrés, mais reconnaissez que ce n’est plus un problème économique, un problème de discrimination, plutôt.

Ce qui, désolé, serait moyennement cohérent : si vous pensez que l’afflux de représentantes de la gente féminine sur le marché du travail ne pose pas de problème, vous devez penser aussi que l’afflux d’immigrés ne pose pas de problème. Si vous pensez, à l’inverse, que l’afflux d’immigrés pose problème, vous devez penser que l’afflux de femmes pose problème. Vous faites ce que vous voulez, bien sûr, mais un peu de cohérence ne nuit pas. Je comprends cependant que vous ne vouliez pas de discrimination, ni contre les femmes, ni contre les immigrés. Vous devriez alors valider l’existence d’un tirage au sort aléatoire d’un certain nombre de personnes définitivement exclues du marché du travail, parce que la faute à pas de chance, un truc genre Française des Jeux, quoi.

On pourrait multiplier les exemples : j’ai entendu, il y a quelques temps, un syndicat étudiant expliquer que si on décalait l’âge de la retraite, cela augmenterait le taux de chômage des jeunes, car plus de « seniors » en emploi, c’est plus de jeunes au chômage. Ou encore, par d’autres, l’idée que réduire le temps de travail serait la solution. Gâteau à partager, toujours.

Bref, si vous êtes cohérent, vous devez être pour :

  1. la limitation de l’immigration,
  2. le retour des femmes au foyer,
  3. le maintien de l’âge de la retraite à ce qu’il est aujourd’hui,
  4. la réduction du temps de travail.

Ou bien, si vous êtes cohérent, toujours, vous devriez vous dire que :

  1. l’accès des femmes au marché du travail n’est pas un problème,
  2. l’immigration n’est pas un problème,
  3. décaler l’âge de la retraite n’est pas un problème,
  4. réduire le temps de travail n’est pas la solution.

Je pressens des problèmes de dissonance cognitive.

J’imagine un politique de droite expliquer que décaler l’âge de la retraite, mon bon monsieur, cela ne posera pas de problème sur le chômage, mais que, en revanche, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, l’immigration, vous comprenez… Et puis les 35 heures, quand même!

J’imagine un politique de gauche, énervé par les discours un brin (une poutre) xénophobes ou antiféministes, se désespérant des discours anti-immigrés, mais se désolant du décalage de l’âge de la retraite, quand même, parce que les jeunes, quoi, et puis la réduction du temps de travail, ça semble pas mal, quand même…

Les propos de Dominique Martin sont absurdes, ça ne fait aucun doute. Au-delà de cette cible facile, réfléchissons chacun à nos contradictions.

Economie des migrations

Mercredi dernier, j’ai pris une heure de mon temps de cours auprès des deuxièmes années de licence de sciences économiques pour leur présenter une synthèse des études économiques consacrées à la question des migrations. Vu le contexte, c’était une façon de commencer à passer d’une phase « émotion » à une phase « réflexion », en traitant un sujet connexe qui risque de resurgir, celui de l’impact des migrations sur l’économie d’un pays comme la France.

Comme je leur ai expliqué, si certains sujets font débat entre économistes, celui-ci, pas du tout : les résultats sont clairs et convergents et conduisent à rejeter les idées qui circulent sur la question (en France, les spécialistes du sujet, côté économie, sont notamment E. M. Mouhoud et L. Ragot, je vous conseille de les lire, vous trouverez rapidement certains de leurs écrits sur le net).

J’ai organisé mon propos en passant en revue quatre de ces idées : 1) la France et l’Europe accueillent toute la misère du monde, 2) l’immigration conduit à un accroissement du chômage, 3) les immigrés pèsent sur les budgets publics, compte-tenu des prestations qu’ils reçoivent, 4) l’immigration choisie serait cependant la solution. Je vous laisse découvrir mon diaporama (version pdf ici), avant de résumer les principales idées.

Sur le point 1, les migrations dominantes sur la planète ne sont pas les migrations Sud-Nord (37% de l’ensemble environ), mais les migrations Sud-Sud et Nord-Nord (60%). La France se situe dans la moyenne, assez loin dans le classement des pays de l’UE ou de l’OCDE si on raisonne sur la part des flux récents, un peu en dessous de la moyenne si on raisonne en stock.

Sur le point 2, sans doute le plus important car le plus contre-intuitif : l’immigration ne fait pas monter le chômage. Si vous pensez cela, il faut que vous pensiez aussi que la montée de l’activité des femmes doit faire monter le chômage, idem si on décale l’âge de départ à la retraite, puisqu’à chaque fois, ce sont des gens en plus qui peuvent participer. En fait, la faille dans le raisonnement banal, c’est que l’on considère que le nombre d’emplois disponibles dans une économie est comparable à un gâteau de taille donnée : si plus de gens veulent participer, il faudrait couper des parts plus petites (réduction du temps de travail par exemple) ou bien exclure certains convives, qui n’auront pas le droit de manger du gâteau, à commencer par les migrants (on l’entend moins pour les femmes aujourd’hui, mais je ne doute pas que certains le pensent encore).

Or, les choses ne marchent pas comme cela : des gens en plus qui participent, ce sont aussi des consommateurs en plus, qui font monter le niveau de l’activité économique et donc les besoins en emplois. Pour filer la métaphore, le système économique a ceci de « magique » que, si vous avez plus d’invités, votre gâteau grossit très rapidement. Toutes les études sur différents pays et différentes périodes le montrent, la migration n’a pas d’effet sur le niveau de chômage. Les seuls qui sont parfois lésés, ce sont en fait les générations précédentes de migrants, pas les natifs…

Sur le point 3, pour le cas français, les migrants rapportent plus qu’ils ne coûtent. Sur l’aspect chômage, ce n’est pas le cas, car ils ont un taux de chômage plus élevé et des salaires plus faibles en moyenne, dont ils reçoivent plus qu’ils ne cotisent. Mais ceci est plus que compensé par les budgets retraites et santé : les migrants sont jeunes, ils ont massivement entre 25 et 50 ans, ils sont donc très nombreux à cotiser pour la retraite mais très peu perçoivent des pensions. Côté santé, ils recourent moins au système de soins que les natifs. Au global, on estime qu’ils contribuent pour 12 milliards d’€ aux budgets publics, soit, en moyenne, 2250€ par immigré.

Sur le point 4, il y a un énorme problème de faisabilité dans le discours « immigration choisie » : qui choisit ? qui est capable d’anticiper les besoins de l’économie à horizon de 5 ans ? On reste dans le mythe d’un planificateur omniscient, qui n’existe pas. Si on passe sur ce problème, les études montrent que l’intérêt de « choisir » ses migrants peut être avantageux à court terme, moins à long terme. A court terme, puisque les migrants que l’on veut choisir sont plutôt des personnes qualifiées, qui vont donc percevoir des salaires plus élevés, leur contribution aux budgets publics sera plus forte que si l’on accueille des personnes à plus faibles qualifications, donc plus souvent au chômage et bénéficiant de salaires plus faibles. Mais à long terme, c’est moins évident : les personnes à plus haut revenu ont une espérance de vie plus longue et recourent plus au système de santé.

J’ai conclu en indiquant que les idées qui circulent sont largement démenties par les études sérieuses consacrées au sujet. Ce qu’aucun politique n’ose dire : certains font de l’immigration la source de tous nos maux, les autres en font un sujet tabou dont on ne parle pas. Je rêve d’entendre un responsable national le clamer haut et fort, j’ai peur que ce ne soit pas demain la veille…

Entreprises-Universités : de timides fiançailles ?

Je viens de voir passer un article du Monde se désespérant du peu de relations entre Universités et Entreprises, à l’occasion de la signature d’un « pacte » entre le MEDEF et  des représentants du monde de l’enseignement supérieur.

S’il y a des marges de progrès, notamment sur la part du financement privé dans les budgets des Universités évoquée en fin d’article, ou encore sur la faible reconnaissance des doctorats dans les entreprises, je tiens à préciser que les relations entreprises-universités existent bel et bien et sont forts nombreuses, contrairement à ce que pensent nombre d’acteurs et à ce que sous-entend plus ou moins cet article.

Je prends l’exemple que je connais le mieux, celui de la Faculté de Sciences Economiques de Poitiers, étant entendu que nous ne sommes pas l’exception, même si je sais que la situation est hétérogène.

En licence, nos étudiants ont la possibilité de :

  • faire des stages courts d’un à deux mois entre la première année et la deuxième année, plutôt des stages d’observation pour découvrir des univers professionnels susceptibles de les intéresser,
  • faire un stage long de quatre à six mois, au premier ou au deuxième semestre de licence, qui remplace l’ensemble des enseignements. C’est une vraie mission qui leur est confiée, co-encadrée côté entreprise et côté fac,
  • créer une start up dans le cadre d’un partenariat que nous menons avec l’association européenne de dirigeants d’entreprises « Entreprendre pour Apprendre ». Quatre start up ont été créées ces deux dernières années,
  • participer à des projets tuteurés : des entreprises nous sollicitent pour, par exemple, réaliser une étude de marché. Une équipe d’étudiants produit cette étude, co-encadrée par un enseignant et le responsable de l’entreprise,
  • participer au forum des métiers qui a lieu chaque année et permet aux étudiants d’échanger avec un large panel de professionnels,
  • plus classiquement, les étudiants ont chaque semestre un module de professionnalisation, avec préparation de CV, lettres de motivation, interviews de professionnels, simulation d’entretiens d’embauche, …

En Master, (nous en avons deux sur Poitiers, l’un dans le domaine de la banque, l’autre plus orienté « économie internationale ») cela continue :

  • la moitié des enseignements de M2 sont assurés par des professionnels du domaine du Master,
  • stage long obligatoire de quatre à six mois en fin d’études,
  • pour notre Master « banque », possibilité de suivre la deuxième année en alternance (contrat d’apprentissage ou contrat de professionnalisation),
  • pour notre Master « international », possibilité de remplacer le deuxième semestre de première année par un stage long en entreprise, solution adaptée pour ceux qui sont partis à l’étranger en L3 plutôt que de faire un stage,
  • organisation de plusieurs conférences, chaque année, avec des professionnels.

Le deuxième axe stratégique que nous défendons dans notre faculté concerne l’internationalisation, avec la possibilité pour les étudiants de partir à l’étranger au moins une fois, voire deux fois, pour un semestre ou une année à chaque fois, dans le cadre de plus de quarante conventions avec des universités partenaires.

Notre objectif : que nos étudiants qui entrent dans nos masters aient fait au moins un stage et un séjour à l’étranger. Qu’ils sortent de nos masters avec au moins deux stages et un séjour à l’étranger. Vu le menu que nous leur proposons, certains peuvent très bien faire trois stages et bénéficier de deux mobilités.

Au niveau de l’Université de Poitiers, je n’ai pas les chiffres précis, mais je crois que ce sont 3 ou 4000 stages qui sont réalisés par les étudiants chaque année (pour des effectifs globaux autour de 25 000 étudiants).

Bref, on n’en est peut-être toujours au stade des fiançailles, mais elles sont particulièrement actives…

La métropolisation, horizon indépassable de la croissance économique ?

En septembre 2014, Terra Nova a publié une note de Laurent Davezies et Thierry Pech intitulée « La nouvelle question territoriale ». Cette note repose pour une bonne part sur les travaux menés depuis une dizaine d’années par Laurent Davezies (2008, La République et ses territoires ; 2012, La crise qui vient ; tous deux au Seuil/La République des Idées).

Laurent Davezies est un chercheur influent, dont les travaux diffusent largement hors sphère académique. Le problème est que, s’il a dans le passé mis en évidence des choses intéressantes (la déconnexion entre PIB par habitant et Revenu par habitant à l’échelle régionale par exemple), ses analyses souffrent parfois de sérieux défauts. Ce qui ne les empêche pas d’être mobilisées pour justifier certaines réformes.

Cela fait plusieurs années que Michel Grossetti et moi-même nous disions qu’il nous fallait rédiger quelque chose d’un peu consistant pour mettre en évidence ces limites. Nous l’avons fait un peu, chacun de notre côté, lui ici par exemple, moi dans ce billet là, mais de manière partielle. Cette fois, nous nous sommes décidés à développer nos analyses convergentes dans un texte commun.

Nous avons fini une première version de ce texte, que nous venons de déposer sur Hal. Voici le résumé :

En septembre 2014, Terra Nova a publié une note de Laurent Davezies et Thierry Pech intitulée « La nouvelle question territoriale ». Cette note repose pour une bonne part sur les travaux menés depuis une dizaine d’années par Laurent Davezies (2008, 2012). Elle nous semble représentative des travaux menés par cet auteur et par d’autres chercheurs qui partagent ses analyses, travaux qui inspirent en partie les réformes politiques en cours, qu’il s’agisse de la fusion des régions ou du soutien à la métropolisation. Dans ce texte, nous discutons leur analyse, qui souffre à notre sens de plusieurs limites importantes, limites à la fois théoriques, méthodologiques et empiriques, ce qui invalide largement certaines de leurs conclusions et de leurs préconisations. Cette discussion s’appuie d’une part sur un traitement des mêmes données selon une perspective différente et d’autre part sur une critique de l’usage qu’ils font de l’économie géographique.

Nous avançons plus précisément quatre grandes critiques : 1) l’inversion de la courbe de Williamson, base empirique qui sous-tend tout leur raisonnement, n’est pas d’actualité, 2) le fait empirique majeur en matière d’évolution des disparités interrégionales est celui d’un accroissement, sur les dernières années, du PIB par habitant de l’Ile-de-France relativement à la moyenne des régions, ce qui n’est pas synonyme de surproductivité intrinsèque de la région capitale, mais qui pose plutôt question en termes d’évolution des inégalités sociales, 3) le renvoi systématique aux analyses de la nouvelle économie géographique pour légitimer d’un point de vue théorique le soutien à la métropolisation est insatisfaisant, les auteurs faisant selon nous une lecture erronée de ces travaux qui ne concluent pas au renforcement inéluctable de la concentration des activités, 4) si les auteurs montrent que quelques métropoles réussissent très bien en matière de création d’emplois, ils montent ensuite trop vite en généralité pour affirmer que les métropoles sont désormais le lieu presque unique de concentration de l’activité productive ; l’analyse systématique du lien entre taille des territoires et croissance de l’emploi montre en effet clairement l’absence d’effets taille, ainsi que l’existence d’autres effets, sur lesquels il convient de se pencher.

N’hésitez pas à nous faire part de toute remarque, commentaire, question, critique et, bien sûr, à diffuser largement si vous le jugez utile. Nous travaillons à une version plus synthétique que nous devrions pouvoir diffuser bientôt.

Le grand n’importe quoi de l’obsolescence programmée

J’ai pu constater hier soir, lors d’une discussion passionnée et particulièrement arrosée entre amis, à quel point le mythe de l’obsolescence programmée imprégnait les esprits. Ce qui n’est pas très grave pour les personnes en question : elles ne votent pas les lois. C’est plus embêtant quand il s’agit de nos politiques, qui perdent leur temps à produire des textes inutiles.

Plutôt que d’écrire un long billet pour vous expliquer pourquoi, je vous renvoie plutôt vers ce billet d’Alexandre Delaigue, précisément intitulé « Le mythe de l’obsolescence programmée ». Il a plus de trois ans mais n’a pas pris une ride.