On ne voit de relocalisation nulle part : petits compléments

Dans mon billet d’hier, vous avez vu que si les relocalisations n’existent pratiquement pas, les journaux en parlent de plus en plus. J’ai laissé entendre en fin de billet que l’activisme d’Arnaud Montebourg sur le sujet expliquait ce décalage, mais sans apporter de preuve. En voici une, car sur Factiva, en plus de pouvoir récupérer le nombre d’articles par année, on peut visualiser le nuage des mots les plus fréquents dans les articles. Une petite copie d’écran et hop!, on obtient cela :

cloud_relocBingo !

Autre complément : comme je n’ai des statistiques sur les relocalisations effectives que depuis 2009, j’avais restreint la quantification des articles incluant l’item « relocalisation » à cette période. Or, dans Factiva, on dispose des archives des Echos depuis 1997, on peut donc procéder à la quantification depuis cette date. De plus, j’ai élargi la recherche en repérant les articles incluant les termes relocaliser, relocalise, relocalisation, etc (il suffit en fait d’indiquer comme mot recherché relocalis*). On obtient ce nouveau graphique :

reloc_97_13On retrouve la croissance très forte de fin de période (la période Montebourg, baptisons-la), mais également un curieux pic autour de 2004. Je me suis donc empressé de générer le nuage de mots-clés pour la période allant du 31 décembre 2003 au 31 décembre 2005. On obtient ceci :

cloud_reloc2Arnaud Montebourg, digne successeur de Nicolas Sarkozy, en somme (par contre, je ne sais absolument pas qui est ce Pierre Raffarin…).

En résumé : les politiques parlent beaucoup de phénomènes qui n’existent pas, les journalistes parlent beaucoup de ce dont parlent les politiques et les économistes tentent d’expliquer qu’on ferait mieux de se concentrer sur les vrais sujets. Mais personne ne parle de ce dont parlent les économistes, alors ils s’en vont jouer à Candy Crush Saga…

Une nouvelle quantification des délocalisations

L’Insee vient de publier les résultats d’une nouvelle étude qui vise à mesurer les délocalisations opérées par des entreprises françaises. Les chiffres portent sur la période 2009-2011.

On y apprend que 4,2% des entreprises de 50 salariés ou plus ont délocalisé, chiffre qui monte à 8,8% dans l’industrie manufacturière et les services de l’information et de la communication. Ces délocalisations ont lieu majoritairement dans l’Union Européenne (55% des opérations), avant tout dans l’UE à 15 (38%). L’Afrique arrive derrière (24%), suivi de la Chine (18%) et de l’Inde (18%).

Quel impact sur l’emploi? L’enquête estime à 20 000 le nombre d’emplois détruits sur 2009-2011 pour motif de délocalisation, soit 6 600 en moyenne par an, soit encore 0,3% de l’emploi salarié en 2011. Parmi eux, 11 500 relèvent de l’industrie manufacturière, soit 0,6% de l’emploi salarié de l’industrie manufacturière.

L’étude réalisé a également été conduite dans d’autres pays de l’Union Européenne, ce qui permet de construire ce graphique :

deloc

La France est l’un des pays les moins touché de l’échantillon.

Tous ces chiffres sont globalement conformes à ceux produits par d’autres études. Les délocalisations existent, mais elles pèsent beaucoup moins qu’on l’imagine et contribuent beaucoup moins que d’autres processus aux destructions d’emplois.

Le retour de la vengeance des relocalisations

Cet après-midi, un journaliste de Libé m’a contacté au sujet des relocalisations : il paraît que notre ministre du redressement productif (Arnaud Montebourg) souhaite mettre en place un programme confié à « l’Agence française des investissements internationaux (Afii) [qui] va offrir gratuitement aux entreprises qui le souhaitent un nouveau service en leur permettant de calculer les avantages de tous ordres à relocaliser des activités ». J’étais passé à côté de l’info, j’ai trouvé cet article du JDD daté du 18 janvier dernier et celui-ci (quasi le même) dans le Figaro (daté du 11 janvier).

Il y a près de deux ans, je m’étais fendu d’un billet pour montrer, à partir d’une des rares bases de données permettant de quantifier le phénomène (la base de l’Observatoire de l’Investissement de Trendéo), que les relocalisations ne pesaient quasiment rien dans les opérations d’investissement réalisées en France (ni dans les emplois créés à l’occasion de ces opérations). Les délocalisations pas beaucoup plus, en passant. Ceci sur données 2009. Un an plus tard, j’avais récidivé en co-écrivant un article sur données 2009 et 2010, qui arrivait au même résultat : les relocalisations ne pèsent quasiment rien, les délocalisations pas beaucoup plus.

Les politiques, qui n’aiment tant rien que de se saisir des sujets majeurs, se sont très vite emparés du sujet. J’en avais parlé un an plus tard, à la quasi-veille des élections présidentielles, pour rappeler que Nicolas Sarkozy avait confié à Yves Jégo la rédaction d’un rapport destiné à mettre fin à la mondialisation anonyme, de proposer des préconisations pour favoriser les relocalisations, tout ça, tout ça… Arnaud Montebourg, fils spirituel de Nicolas Sarkozy et d’Yves Jégo, donc, si je comprends bien.

Comme ce soir, je n’avais pas piscine, j’ai décidé d’actualiser un peu les statistiques de l’Observatoire de l’Investissement, en compilant les chiffres pour 2009, 2010, 2011 et 2012. Ce qui conduit à deux tableaux, le premier recense les opérations de délocalisation, de désinvestissement, de relocalisation et d’investissement observés en France par Trendéo ; le deuxième quantifie la même chose, en termes d’emplois créés/détruits plutôt qu’en nombre d’opérations. A chaque fois, on peut calculer le ratio délocalisation/désinvestissement (ça pèse lourd dans les emplois détruits les délocalisations?) et le ratio relocalisation/investissement (ça pèse lourd dans les emplois créés les relocalisations?).

Tableau 1, en nombre d’opérations :

année délocalisation désinvestissement ratio relocalisation investissement ratio
2009 106 2728 3,9% 12 3011 0,4%
2010 37 2712 1,4% 13 5261 0,2%
2011 30 2279 1,3% 8 4106 0,2%
2012 52 2067 2,5% 12 2961 0,4%
Total 261 10161 2,6% 45 15577 0,3%

Tableau 2, en nombre d’emplois

année délocalisation désinvestissement ratio relocalisation investissement ratio
2009 -12688 -285884 4,4% 406 169511 0,2%
2010 -3022 -172810 1,7% 205 194900 0,1%
2011 -2477 -119858 2,1% 108 165199 0,1%
2012 -3296 -117225 2,8% 245 132328 0,2%
Total -25495 -747487 3,4% 964 691130 0,1%

Les délocalisations pèsent 2,6% des opérations de désinvestissement et 3,4% des emplois détruits. Côté relocalisation, c’est 0,3% des opérations d’investissement et 0,1% des emplois créés.

Bon, on peut toujours se dire que, justement, il faudrait fissa mettre en place des politiques pour booster la dynamique. Pour preuve les cas de relocalisations aux Etats-Unis. Sauf qu’en pourcentage des emplois créés et détruits, aux Etats-Unis comme en France, ça doit pas peser lourd. Sauf qu’en plus, aux Etats-Unis, l’hétérogénéité des conditions de travail et de rémunération entre Etats est sans aucune mesure avec l’hétérogénéité des conditions de travail et de rémunération entre régions françaises : en forçant un peu le trait, certains Etats du Nord feraient palir d’envie la Suède, certains Etats du Sud feraient s’enfuir les travailleurs chinois. Et ça relocalise pas mal au Sud, quand même.

Voilà, voilà… Bon, sinon, en creux, les emplois détruits pour d’autres motifs que les délocalisations, ça pèsent 96,6% de l’ensemble des emplois détruits en France. Et les emplois créés pour d’autres motifs que pour des relocalisations, ça pèse 99,9% des emplois créés en France. Je me demande si le Ministère du Redressement Productif ne devrait pas se pencher un peu plus sur ces autres chiffres. Question idiote d’un chercheur qui n’a pas piscine, sans doute…

Internationalisation, performance des entreprises et emploi

Nouvelle note de la Fabrique de l’Industrie, rédigée par Alexandre Gazaniol, intitulée « Internationalisation, performance des entreprises et emploi ». Comme la première note sur le modèle allemand, il ne s’agit pas d’une analyse originale du sujet, mais d’une synthèse claire et bien documentée, avec majoritairement la présentation des résultats des analyses empiriques.

Résumé :

L’internationalisation des entreprises a un effet positif sur leur chiffre d’affaires, leur innovation et leur emploi en France, et contribue donc au développement de l’activité industrielle française.

Mais si son effet est globalement positif, cette internationalisation profite surtout aux emplois qualifiés (conception, fonctions supports) et provoque en contrepartie la destruction d’emplois peu qualifiés et parfois même la déstabilisation de certains territoires très spécialisés. Pour atténuer les effets négatifs de la mondialisation, les politiques publiques ont donc un rôle essentiel à jouer, notamment dans les domaines de l’emploi et de la formation.

On trouve dans la note ce tableau particulièrement intéressant, sur l’impact en France (je graisse et je souligne!) d’une implantation industrielle à l’étranger :

Trois ans après l’implantation, l’emploi en France augmente sensiblement. Dans la note, on apprend que ce résultat s’observe pour les entreprises qui s’implantent dans des pays développés, comme pour celles qui s’implantent dans des pays à bas coût. Je vous laisse tirer les conséquences de ce tableau. Et des autres résultats synthétisés dans la note.

Aux racines du déclin industriel

Débat intéressant ce matin sur France Culture, avec Benjamin Coriat, professeur à Paris 13, en invité. Philippe Manière dit pas mal de bêtises sur la fin (la Sillicon Valley est née de manière « naturelle », « spontanée »), mais Benjamin Coriat lui a répondu efficacement.

[dailymotion]http://www.dailymotion.com/video/xtavmb_les-matins-aux-racines-du-declin-industriel-francais_news[/dailymotion]

Délocalisation des centres d’appels : le retour !

C’est reparti sur la question des délocalisations des centres d’appels, suite à la décision du syndicat des transports parisiens (Stif) de confier son service relation clients à une entreprise localisée au Maroc. Les politiques se sont bien sûr emparés du sujet et dénoncent tous en coeur cette délocalisation.

Première remarque : le Stif n’a pas délocalisé son centre d’appels au Maroc. Le Stif ne possède pas de centre d’appels. Le Stif a lancé un appel d’offres auquel plusieurs entreprises ont répondu et c’est une entreprise dont l’établissement est localisé au Maroc qui a remporté le contrat, préalablement assuré par l’entreprise Webhelp. La perte de ce contrat affecte bien sûr deux établissements de Webhelp localisés en France, mais ça n’a rien à voir avec une délocalisation, qui correspond stricto sensu à la fermeture d’un établissement en France suivi de sa réouverture à l’étranger. Si a chaque fois qu’une entreprise localisée à l’étranger remporte un appel d’offres lancé par une collectivité on crie à la délocalisation, on n’est pas rendu…

Deuxième remarque : Frédéric Jousset, un des responsables de l’entreprise Webhelp, qui s’offusque de la décision du Stif de délocaliser au Maroc et demande que le Conseil Régional revienne sur sa décision au nom de « l’intérêt général » (sic) est un petit rigolo : Webhelp est certes implanté en France, mais aussi en Roumanie et… au Maroc.

Il faut dire que ce secteur des centres d’appels fait fantasmer médias, politiques et citoyens, tous convaincus que ce secteur n’a pas d’avenir en France, que forcément, tous les emplois afférents vont disparaître. J’en ai parlé à plusieurs reprises ici, je vous redonne les liens et actualise sur l’aspect statistique.

Je vous renvoie d’abord à ce texte co-écrit avec Emilie Bourdu et Marie Ferru, qui analyse l’évolution de l’organisation du secteur des centres d’appels et montre que la question des délocalisations est secondaire.  Autre lien, ce billet où je faisais le point sur l’évolution des effectifs du secteur des centres d’appels externalisés, en France, entre 2004 et 2008.

Actualisation des chiffres, ensuite. De moins en moins simple, car les bases de données Unistatis ne sont plus disponibles aussi facilement qu’avant et que côté Insee, j’ai dû naviguer sur plusieurs pages pour arriver à trouver l’info (ils ont délocalisé leur service statistique à l’Insee et à Pôle Emploi?).

Résultats :

Vous constaterez que les effectifs de ce secteur ne sont pas franchement déclinants… Sur la période 2004-2010, le taux de croissance des emplois équivalent temps plein est, en moyenne, de 9,6%. Quel secteur fait mieux? (Attention cependant, il peut s’agir d’emplois d’autres secteurs que les entreprises ont décidé d’externaliser auprès d’entreprises de ce secteur, pas sûr qu’il s’agisse de créations nettes, pas en totalité en tout cas.)

Affaire à suivre, mais je redoute le pire dans les déclarations à venir de nos politiques…

relocalisations : (ex-future) interview pour le Figaro

Le Figaro m’a interviewé il y a un mois au sujet des relocalisations d’entreprises. L’article n’a finalement pas été publié, pour
je ne sais quelle raison (plusieurs hypothèses possibles). Je poste malgré tout ce petit billet avec quelques éléments mobilisés alors.

Sur l’aspect quantitatif, je me suis appuyé pour l’interview sur les résultats de l’exploitation de la base de données de
l’Observatoire de l’Investissement, exploitation qui a donné lieu à la rédaction d’un article (Délocalisations et désinvestissements : une analyse empirique des régions« à risque ») co-écrit avec
Liliane Bonnal, collègue Poitevine.

A partir de ces données, nous montrons dans un premier temps que les opérations de délocalisation et de relocalisation pèsent très peu
dans l’ensemble, que ce soit en nombre d’opérations ou en nombre d’emplois concernés (les délocalisations représentent 2,7% des opérations de désinvestissement, les relocalisations 0,3% de
l’ensemble des opérations d’investissement…). Nous nous focalisons donc dans un deuxième temps sur l’ensemble des opérations d’investissement et de désinvestissement, en estimant un modèle
économétrique qui explique la probabilité d’observer un investissement ou un désinvestissement, ainsi que la probabilité d’observer différentes catégories d’investissement (création de site et
extension de site) et de désinvestissement (menace, réduction d’effectifs, fermeture de site).

Nous identifions notamment 5 régions « à risque », c’est-à-dire des régions qui influent négativement sur la probabilité d’investir
plutôt que de désinvestir. C’est d’abord la région Poitou-Charentes, avec un effet marginal de -19,7%, suivie de la région Champagne Ardennes (-9,9%), de la région Centre (-8,5%), de la Picardie
(-7,1%) et de l’Ile de France (-6,5%). Provence-Alpes-Côte d’Azur est la seule région qui influe positivement sur la probabilité d’investissement, avec un effet marginal comparativement modéré
(+5,6%).

régions à risque

médias – moutons

Nombreuses sollicitations ces derniers temps sur le thème des relocalisations et du Made in France (France Info, Tf1, Terra Eco, La Nouvelle République, Points de
Vente
(à venir), etc.). Est-ce à dire qu’on assiste à une vague de relocalisations ? Que nenni, juste une vague d’articles.

Je me dis qu’il faudrait que je creuse la théorie d’Harrison White sur le fonctionnement des marchés. De ce que j’en ai compris, il
montre que les marchés ne doivent pas être analysés comme la confrontation d’une offre (par les producteurs) et d’une demande (par les acheteurs) car les producteurs ne peuvent pas savoir ce que
veulent les acheteurs. Un producteur ne connaît les acheteurs qu’au travers de ce qu’il leur vend et de ce que vendent les autres producteurs. Les producteurs passent donc leur temps à se
regarder les uns les autres, leur objectif étant de conserver leur position dans la structure de marché, cas particulier de structure sociale.

Application au monde des médias : les journalistes ne s’interrogent pas sur la demande d’information de leurs lecteurs et sur
l’information qu’il serait utile de leur fournir ; ils se contentent de s’observer les uns les autres, de traiter les mêmes sujets à leur façon, afin de conserver leur position dans la
structure des médias. Bon, à creuser…