Les journalistes racontent n’importe quoi (mais c’est un peu la faute de l’Insee)

L’Insee vient de publier les chiffres de la population 2016 par commune et en a profité pour mettre en ligne une étude France entière et des études par région sur l’évolution de la population 2011-2016, comparée à la période 2006-2011. L’étude France entière s’intitule « Entre 2011 et 2016, les grandes aires urbaines portent la croissance démographique française », vous la trouverez ici.

La presse s’en est fait l’écho, et le moins qu’on puisse dire, c’est que certains racontent n’importe quoi. Mon sentiment : c’est en partie la faute de l’Insee et en partie en lien avec le déficit de formation en statistique des journalistes. La prise de Came ne doit pas être totalement étrangère au problème, également.

Reuters, les métropoles et les grandes aires urbaines : un problème de vocabulaire

Premier exemple, un article de Reuters intitulé « Les métropoles polarisent la population mais Paris se vide », où l’on peut lire ceci :

En écho au mouvement des “Gilets jaunes” parfois présenté comme la confrontation entre la France rurale et des villes petites et moyennes et celle des grandes métropoles, cette étude souligne que la croissance des grandes aires urbaines a porté la croissance démographique de la France entre 2011 et 2016.

Où est le problème ? Dans le vocabulaire. L’Insee brasse des statistiques par aire urbaine (771 France entière) et distingue, parmi elles, les grandes aires urbaines, dont vous trouverez la définition, plutôt complexe, ici : « un ensemble de communes, d’un seul tenant et sans enclave, constitué par un pôle urbain (unité urbaine) de plus de 10000 emplois, et par des communes rurales ou unités urbaines (couronne périurbaine) dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci ».

Reuters considère que grande aire urbaine = métropole. Peut-on vraiment les en blâmer ? Sans doute pas, d’où mon sentiment que l’Insee, pour le coup, est fautif. En effet, les grandes aires urbaines sont au nombre de 241. On y trouve Paris, Lyon et Marseille, bien sûr, mais aussi Ancenis (10 000 habitants), les Herbiers (19 000), Figeac (26 000), etc. Bref, beaucoup de villes que la plupart d’entre vous considèrent, à juste titre, comme moyennes voire petites.

Elles concentrent 78% de la population en 2016 d’après les chiffres de l’Insee. On trouve en leur sein, comme précisé dans la définition, de nombreuses communes rurales, si bien qu’avoir choisi le terme d’aires urbaines pour parler de territoires composés en partie d’espaces à faible ou très faible densité, c’est moyen… Cela laisse penser que le « rural » se réduit à peau de chagrin (4,5% de la population hors influence des aires urbaines si l’on retient la typologie de l’Insee), ce qui est pour le moins contestable, comme expliqué en détail ici.

Les statistiques, la Croix et la bannière

Deuxième exemple, un article de la Croix intitulé « La banlieue attire de moins en moins d’habitants », où l’on peut lire en sous-titre de la photo « les périphéries des grandes villes se vident au profit des « grands pôles urbains » de plus de 300 000 habitants » et dans le corps du texte : « les villes de banlieues attirent de moins en moins, au profit des centres-villes… qui se repeuplent » [Edit 29/12 : le journaliste de la Croix m’a écrit pour m’indiquer qu’il avait modifié la légende de la photo suite à la lecture de mon billet].

Petite devinette pour comprendre l’erreur : Pierre et Jacques font la course, qui consiste à faire deux fois le tour d’un stade. Pierre va beaucoup plus vite que Jacques lors du premier tour de piste (disons 4 fois plus vite). Lors du deuxième tour, Pierre ralentit alors que Jacques maintient son allure, de telle sorte que maintenant, Pierre ne court pas 4 fois plus vite que Jacques, mais seulement deux fois plus vite. Question : lors du deuxième tour, qui va plus vite, Pierre ou Jacques ?

Question stupide, n’est-ce pas ? Pas tant : les journalistes de la Croix se sont plantés dans la réponse, en tout cas. Ce que montre l’Insee, en effet, ce n’est pas que les grands pôles urbains (les « centre-villes » pour la Croix) croissent plus vite que leur couronne (les « banlieues » pour la Croix), elles croissent toujours moins vite (0,4% pour les premières contre 0,8% pour les dernières), mais l’écart s’est réduit, le taux de croissance n’est plus que 2 fois supérieur, contre 4 fois supérieur entre 2006 et 2011 (0,3% contre 1,2%), d’où mon exemple. Donc affirmer que les périphéries se vident au profit des grands pôles urbains, comment dire…

Des commentaires moyens sur les moyennes

Le vocabulaire associé à la typologie de l’Insee me semble très critiquable, je l’ai dit. Le fait ensuite de comparer des moyennes par paquet d’aires urbaines l’est tout autant, car il masque l’hétérogénéité au sein de chaque catégorie.

Quand l’Insee affirme que les grandes aires urbaines portent la croissance de la population entre 2006 et 2011, c’est parce que cette catégorie a connu un taux de croissance de 0,5% en moyenne, contre 0,4% France entière. Sauf que les taux varient, au sein de cette catégorie, entre -1,6% et +2,6%.

Si l’on restreint aux 20 plus grandes aires urbaines, ce qui correspond sans doute mieux à ce que l’on pense être les « métropoles », idem, ça varie beaucoup, comme le montre ce graphique tiré du document :

Vous remarquerez que parmi les 20 plus grandes aires urbaines, 11 ont un taux de croissance de la population inférieur ou égal au taux de croissance France entière (0,4%)… (En complément, je me suis amusé, à partir des données mises en ligne, à tester le lien entre la taille des départements et leur taux de croissance, j’ai fait de même pour les 241 grandes aires urbaines, cela ne donne rien, on ne trouve pas d’effet taille).

Petite recommandation à l’Insee, de ce fait : quand vous présentez des moyennes dans un tableau, indiquez également l’écart-type. Faites des petits tests de comparaison de moyenne, également, pour éviter des commentaires trop rapides.

La Came, encore et toujours…

S’intéresser à la géographie des taux de croissance de la population n’est pas totalement inutile. Mais il faut toujours faire attention aux catégories et aux indicateurs que l’on utilise. A ce titre, ce que montrent avant tout les chiffres publiés par l’Insee, c’est qu’on retrouve plutôt des dynamiques macro-régionales, avec des territoires (grands, moyens et petits) dynamiques à l’Ouest et au Sud, et d’autres (grands, moyens et petits) moins dynamiques dans un grand quart Nord-Est. Quand l’Insee affirme ensuite que « la proximité d’une grande métropole favorise la croissance de population départementale », ça manque d’éléments de preuve : je ne suis pas sûr que la dynamique vendéenne soit lié à la proximité de Nantes, ni que la Haute-Savoie croisse en lien avec Lyon…

Mais même cet exercice de comparaison de taux de croissance est critiquable : plus ou moins consciemment, on considère qu’un territoire qui connaît une croissance de la population plus forte va bien, et que celui qui connaît une croissance plus faible va mal. Or, la croissance forte observée à Bordeaux, Nantes, Montpellier, …, n’est pas sans poser problème en terme d’effets de congestion et de montée du prix du foncier, je ne suis pas sûr qu’un territoire moins « dynamique » soit en plus mauvaise position et que sa situation soit moins enviable…

Comparer les taux de croissance, enfin, c’est considérer, là encore plus ou moins consciemment, que les territoires sont en concurrence les uns avec les autres dans le cadre d’une sorte de tournoi de foot. Or, ce n’est pas le cas, les territoires sont traversés par des processus socio-économiques, des interdépendances qui les dépassent, qu’il faut identifier, et s’interroger sur la façon de mieux régler les problèmes que cela pose.

Je fais le vœu que l’année 2019 soit sous le signe de la cohésion des territoires, plutôt que sous celui, calamiteux, de la concurrence entre eux. Cela passe par des réflexions sur la façon dont on les regarde, et sur les représentations qui sous-tendent notre regard.

Une analyse des gilets jaunes sous prise de Came

[Edit 15/12/2018 : en italique quelques ajouts/compléments]

Le mouvement « gilets jaunes » m’interpelle, comme dirait l’autre, disons qu’il me fait me poser des questions sur ce qu’il signifie, quelles réponses apporter, ce genre de choses. Je ne le crois pas anecdotique, plutôt une sorte de révélateur de problèmes plus profonds, qu’il faut interroger.

J’imagine que je n’échappe pas au biais inévitable consistant à interpréter un évènement à la lumière de ce que j’ai en tête, de mes travaux récents, sans doute est-ce que je vais vous livrer des analyses biaisées, partielles, mais je me rassure en me disant qu’il ne s’agit pas pour moi de vous expliquer que « j’avais raison », ou encore que « je vous l’avais bien dit », mais plutôt de vous faire part de quelques interrogations, en essayant de lier le mouvement « gilets jaunes » à mes réflexions sur la Came (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) co-écrites avec Michel Grossetti, et puis de m’interroger avec vous sur « vers où on va ? », et puis surtout « que peut-on faire ? ». C’est cette dernière question, au fond, qui m’intéresse.

J’ai lu plein de choses intéressantes, sur le sujet des gilets jaunes : Aurélien Delpirou, qui explique que les gilets jaunes ne sont pas ceux qu’on croit (Edit : voir aussi ce billet plus récent, très punchy), Stéphane Ménia, qui donne de précieuses clés de lecture, Pierre Rosanvallon, assez inévitable, sur ce que ça signifie, et puis comment réenchanter le monde, parce que c’est la seule question qui compte.

Petits prolégomènes, d’abord. Dans nos articles sur la Came, ce que l’on essaye d’expliquer, c’est qu’il y a un ensemble de notions mises ensemble, en partie ou en totalité, qui structurent les représentations de bon nombre d’acteurs, sur tous les territoires, et qui influent ensuite sur les discours et sur les décisions prises. Des propositions du genre que, dans un contexte de mondialisation, il faut être compétitif, que pour cela, il faut arrêter de soutenir tous les territoires, se concentrer sur les plus performants, que les plus performants ce sont les métropoles, qu’il faut donc mettre le paquet sur elles, à charge de dédommager les perdants, et/ou de leur trouver un rôle, une petite place, quoi, histoire que tout le monde soit content, à la fin..

Suite au mouvement des « gilets jaunes », après avoir repensé à notre texte, à sa réception, à tout un ensemble d’échanges un peu partout en France, je me dis, qu’en fait, il y a deux niveaux dans la Came, deux effets différents :

  • la Came comme description du monde réel,
  •  la Came comme description du monde vers lequel on va, vers lequel il faut aller, vers lequel on rêve d’aller, je ne sais pas trop quelle expression employer. Disons la Came comme description d’un monde inéluctable,

Certains collègues chercheurs considèrent que la Came correspond bien à ce monde inéluctable. C’est comme cela que j’interprète le texte Askenazy-Martin pour le CAE (à chaque fois que j’en parle je précise que je me demande ce que Philippe Askenazy, dont j’apprécie tant les analyses, est venu faire ici : il faudra qu’il clarifie, un jour), qui préconise d’arrêter de faire de l’aménagement du territoire, de mettre le paquet sur les meilleurs, ce genre de choses. Pour les autres territoires, si on met le paquet sur les meilleurs, on créera plus de richesses, on collectera plus d’impôts, on pourra donc dédommager les perdants, ne vous inquiétez pas, tout va bien. Comme Philippe Martin préside désormais le Conseil d’Analyse Economique, je me dis que son avis n’est pas qu’un avis d’universitaire lu par quelques personnes, qu’il est un peu influent.

D’autres collègues défendent des positions assez proches, ils partagent l’idée que l’avenir, dans une économie mondialisée, va aux grandes métropoles, mais qu’il y a une place, au-delà de la redistribution, pour les autres territoires. Ce sont les histoires de systèmes productivo-résidentiels mises en avant dans la note de Davezies et Pech, reprises de manière délicieuse par Jean Viard, dans un texte pour la fondation Jean Jaurès, où il explique que « le fait d’être délaissés va favoriser le rôle [des territoires non métropolitains] dans la production de forêt, d’air et d’eau purs, de produits agricoles de qualité et de modes de vie « paisibles ». Je trouve intéressante cette répartition des rôles : je vais aller chausser mes bottes, et mettre mes gants de jardiniers.

Premiers messages aux gilets jaunes, donc, si je résume : « ne vous inquiétez pas, on va vous verser des allocations » (version redistribution), ou bien « plantez des arbres, et tondez vos pelouses » (version complémentarité productivo-résidentielle).

Bref, un premier ensemble de discours qui considèrent la Came comme le monde inéluctable, que le monde réel n’en est pas si loin, qu’il faut s’en approcher, un peu plus vite.

Face à eux, Christophe Guilluy. Il considère pour sa part que la Came est une bonne description du monde réel, mais il dénonce le fait que cela soit considéré comme le monde idéal, ou bien inévitable, il en appelle en gros à la révolte des oubliés. C’est la star des médias actuellement (interview Figaro, Europe 1, le Nouvel Obs, …). Je l’ai écouté ici, environ 15 minutes. Il inspire, me semble-t-il, la France Insoumise, le Rassemblement National, Vauquiez, …, sur l’échiquier politique. Il inspire tout le monde, je crois, si les propos rapportés par le Canard Enchaîné sont exacts, qui font dire à Macron que « Il ne faut sûrement pas désespérer la France périphérique, mais il ne faut pas non plus désespérer celle des métropoles ». Guilluy structure le a imposé un langage (métropoles contre France périphérique). Il structure donc les représentations. Par suite, l’action publique.

Que dire face à cela ? J’ai la conviction que la Came, l’idée selon laquelle, pour faire simple, l’avenir est aux métropoles et que la seule question qui vaille est celle du dédommagement, est fausse, non fondée empiriquement, qu’il faut donc décaler la focale. Je renvoie donc Askenazy, Martin, Davezies, Pech, Viard, Guilluy, …, tous ces collègues à l’influence non négligeable, qui relaient de différentes façons ces discours, vers la même question : où sont vos éléments de preuve ? Ils sont très friables, très contestables, autant que je puisse en juger. Mettons-les donc sur la place publique, et acceptez qu’on en discute ensemble. Arrêtez de croire que l’histoire est écrite, que l’innovation se joue simplement au sein des grandes villes, allez-vous promener, un peu, en France, regardez les richesses qui s’y trouvent. Arrêtez de résumer, de caricaturer, arrêtez de vous contenter de brasser quelques chiffres derrière vos ordinateurs, ou de vous réfugier derrière vos constructions intellectuelles : brassez vos chiffres, c’est important, je le sais, je les brasse, moi aussi, mais allez rencontrer les gens dont vous parlez, parfois, combinez à vos traitements statistiques, à vos constructions intellectuelles, des analyses qualitatives, de terrain, pour mieux comprendre vos « objets » de recherche.

La difficulté, selon moi : je conteste la vision Came, comme description du monde réel, elle ne tient pas la route, je pense pouvoir aligner de nombreux éléments de preuve pour vous le démontrer. Mais je la conteste aussi comme vision d’un monde souhaitable, ou bien inévitable. Je renvoie donc dos-à-dos Laurent Davezies et Christophe Guilluy, pour parler des plus médiatiques, ou des plus diffusés, ou des plus influents, à leur corps défendant, parfois. Je valide l’existence de fractures sociales, nombreuses et que l’on doit entendre, et que l’on doit traiter, mais je conteste la transposition géographique de ces fractures sociales, avec de nombreux autres (Rosanvallon, déjà cité, mais aussi Pierre Veltz, dans cette tribune).

Mais une fois cela dit, que fait-on ?

Je vous livre quelques intuitions sur les enjeux en termes d’action publique :

  • on a besoin de règles et de régulations macroéconomiques, un peu globales. Faire en sorte que chaque personne, où qu’elle se trouve, puisse se former, se soigner, se déplacer, de manière un peu simple. L’Etat a donc un rôle à jouer, pour assurer, à tous, des services publics de qualité, de base, autour des questions de santé, d’éducation, de mobilité. Ce sont des choses qui vont peser de plus en plus, parce que la population vieillie, que les besoins de formation augmentent, donc l’enjeu, c’est de savoir comment on trouve des compromis acceptables, entre nous, comment on mutualise, quelles réponses on apporte pour répondre à ces besoins-là. L’Etat-nation a plein de choses à faire, à cette échelle,
  • S’agissant des politiques conjoncturelles, de comment faire quand un choc affecte très fort le Monde, l’Europe, la France… on connait la réponse : il faut agir à l’échelle où se jouent les interdépendances.  Pour la France, ça se joue à l’échelle de l’Europe, parce que, pour l’essentiel, on exporte/importe à cette échelle-là, sauf que jusqu’à présent, on ne peut pas dire qu’on est capable de construire des réponses un peu collectives. L’initiative portée par Piketty et consorts pour un nouveau traité européen me semble très bonne pourtant, dans cette perspective, mais elle est passée inaperçue, je crois (http://tdem.eu/). C’est pourtant à l’échelle européenne que l’on doit penser les politiques conjoncturelles, ainsi que certaines politiques structurelles évoquées dans le premier point,
  • on a aussi besoin de réponses « locales », locales au sens un peu métaphorique, du genre trouvons des choses à faire ensemble, avec ceux avec qui je partage des choses à faire, qui sont parfois éloignées, qu’il faut aller chercher. Je suis assez convaincu que sur tous les sujets, on a des choses à faire ensemble, dans la proximité, qu’il faut rassembler les ressources et puis les énergies.

La question clé, au final, relève des représentations : doit-on se considérer comme rival, en concurrence, en compétition, …, quand on préside aux destinées d’un territoire, s’interroger sur comment tirer son épingle du jeu ? Ou doit-on, à l’inverse, s’interroger sur ce que l’on peut faire ensemble, avec qui travailler, pour régler nos problèmes communs ? La réponse est contenue dans la question, elle sonne comme l’évidence. Acceptons l’évidence, et travaillons ensemble.

Si l’on accepte l’évidence, il convient de réfléchir en termes d’action publique, plus généralement de réinvention de l’action démocratique. D’où mon sentiment que le problème n°1, celui qu’il faut régler, pour lequel on doit trouver des réponses, c’est celui évoqué par Pierre Rosanvallon :

Les représentants sont élus avec un si faible pourcentage aujourd’hui que leur légitimité de départ peut vite s’affaisser, et qu’il faut donc la renforcer par des épreuves permanentes de légitimation. L’onction électorale, il faut le rappeler, repose sur une fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale. Avec ces majorités courtes et un fort taux d’abstention, le pouvoir doit sans cesse relégitimer son « permis de gouverner », être évalué, contrôlé. Il faudrait aussi, comme on l’a dit, une démultiplication des formes de représentation. Cette révolte est le révélateur du nécessaire basculement des sociétés dans un nouvel âge du social et de l’action démocratique.

(…)

Mais le problème est davantage aujourd’hui celui d’une violence qui se substitue à une capacité stratégique défaillante. Cette violence a un fort pouvoir de séduction car elle donne un sentiment de renaissance et de puissance ; elle apparaît comme le signe d’une parole directement faite action, immédiatement efficace donc.

D’où sa légitimation croissante par des individus qui ne sont en rien des hérauts d’une improbable révolution. Dans ce cas, c’est donc au pouvoir en place, ainsi qu’aux partis et aux syndicats, de savoir être responsables pour deux.

Mon sentiment est qu’une fraction large, de plus en plus large, des citoyens, en ont marre des discours élitistes, qui percolent à toutes les échelles de territoire, discours selon lesquels il faudrait concentrer les efforts sur une élite économique (les startups, les talents, les créatifs), académiques (les « meilleurs » chercheurs), territoriale (les métropoles), … Je crois que nombre de politiques n’ont pas conscience de l’effet produit. Des citoyens prennent la parole pour s’opposer à ce discours, parfois de manière maladroite et contestable quand ils dérivent vers des discours populistes et xénophobes. Mais le problème essentiel ne relève pas de ces dérives : la question, c’est celle des représentations des acteurs en responsabilité, et des réponses qu’ils peuvent proposer. Je crois qu’elle n’ont rien d’évident. Mais elles me semblent urgentes.

La mythologie Came, version 2.0

Depuis mars dernier, notre texte « la mythologie CAME : comment s’en désintoxiquer ? » a largement diffusé, nous l’avons présenté à de nombreuses reprises, devant des collègues chercheurs ainsi qu’auprès de publics hors sphère académique, un peu partout en France. Notre sentiment est que la critique adressée aux discours autour de la compétitivité des territoires, de l’attractivité, de la métropolisation et de l’excellence a porté. Souvent, cependant, est revenue dans les discussions la question de l’alternative à la CAME, que nous n’avions fait qu’esquisser dans le texte.

Nous avons donc décidé de compléter la version initiale de notre article, en développant principalement sur ce point. Pour être plus précis, nous avons procédé à quelques modifications plutôt mineures dans l’ensemble du texte, nous avons introduit un point plus développé dans la première partie sur la notion d’économie d’agglomération en apportant de premiers éléments de critique de son utilisation (pages 12-14) et, surtout, donc, nous avons introduit un nouveau point sur l’alternative au discours dominant (pages 18-25).

En cohérence avec notre propos général, il ne s’agit bien sûr pas de proposer un nouveau modèle de développement des territoires, mais de présenter des éléments de méthode pour analyser autrement les territoires, identifier les problèmes et les opportunités éventuelles, et mettre en œuvre le cas échéant des politiques publiques adaptées. Nous préconisons notamment d’oublier les catégories « métropole », « périphérie », « ville globale », …, d’entrer en matière de développement économique par l’activité, en identifiant ce que nous appelons les « mondes économiques » dans lesquels sont insérés les acteurs, de s’interroger sur les arrangements entre acteurs (ce que certains qualifient de gouvernance locale), de réfléchir à d’autres façons de fabriquer les politiques publiques, afin de se prémunir de la tentation du modèle.

Nous nous sommes efforcés, comme dans la première version du texte, de le rendre accessible à un large public, en illustrant nos propositions d’exemples tirés de nos travaux de terrain. Nos préconisations s’adressent donc aussi et peut-être surtout aux acteurs en charge du développement des territoires, aux différentes échelles (nationale, régionale, locale), car nous sommes convaincus qu’il est possible d’agir autrement et de manière plus pertinente, dès lors que l’on se débarrasse des représentations erronées qui sous-tendent encore trop souvent l’action publique.

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Poitiers 2020 : saison 1, épisode 3 (l’aéroport)

Je participe à un nouveau groupe de réflexion, Nouvelles d’Aliénor (page Facebook ici), dont l’objectif est de mettre sur la table des sujets d’intérêt pour Poitiers et les territoires alentours (à noter que la Nouvelle République s’en est fait l’écho ce matin). La première note que nous avons décidé de diffuser se penche sur la question de l’aéroport de Poitiers, vous pouvez la lire ici, j’en résume l’essentiel et complète un peu dans ce billet.

Comme la plupart des petites structures aéroportuaires, l’aéroport de Poitiers est déficitaire. Il ne survit donc que grâce aux subventions publiques ou parapubliques. Jusqu’à présent, les plus gros contributeurs sont la CCI (Chambre de Commerce et d’Industrie) de la Vienne, le département, et Grand Poitiers, qui apportent chacun environ 700 000€ par an, soit plus de 2 millions d’euros à eux trois. Chaque année. Difficultés financières obligent, la CCI se retire. La question non tranchée est donc la suivante : le département de la Vienne et Grand Poitiers doivent-ils continuer à subventionner cet aéroport, en augmentant leurs contributions pour faire face au retrait de la CCI ? Pour l’instant, ni le département, ni Grand Poitiers n’ont voulu se prononcer.

Pour se prononcer sur l’intérêt de continuer à subventionner cette infrastructure, il convient de faire un peu d’évaluation : combien cela coûte ? Pour quel service ? A-t-on des solutions alternatives pour assurer ce service ? Si l’on arrête, que pourrait-on faire de l’argent public ainsi économisé ? L’utilité de ce redéploiement serait-elle plus importante ?

Les réponses même partielles que l’on peut apporter sont sans équivoque : i) l’aéroport coûte cher, environ 2 millions d’euros par an, comme indiqué plus haut, ii) le service est rendu pour partie à des retraités britanniques qui ont une résidence dans le sud Vienne ou alentours, pour partie à des dirigeants d’entreprises, des universitaires, bref des CSP+, qui voient là un moyen intéressant de faire des réunions à la journée sur Lyon ou de profiter de ce hub, pour une autre partie enfin à des touristes aux revenus suffisants pour se rendre en Corse l’été, 400€ le trajet aller-retour par personne environ, iii) les alternatives sont nombreuses, car Poitiers est loin d’être un territoire enclavé : Paris et Bordeaux sont à 1 à 2h de train, le réseau autoroutier est bien développé pour accéder à ces deux villes ainsi qu’à Tours et Nantes, l’ensemble de ces villes disposant d’aéroports, etc.

Subventionner localement un équipement qui coûte cher, qui bénéficie peu à la population locale, pour lequel on dispose d’alternatives moins onéreuses au prix de menus inconvénients (j’ai utilisé personnellement la ligne Poitiers-Lyon, très confortable, mais y aller en TGV m’oblige simplement à passer une nuit d’hôtel sur Lyon, ce qui n’est pas insurmontable), cela ne semble pas très pertinent. On pourrait ajouter, au-delà de l’argument économique, la question environnementale (est-ce pertinent de subventionner le transport aérien à de tels niveaux ?) et la question sociale (j’ai cru voir que les conditions de travail chez Ryanair… comment dire…).

On peut aller plus loin : le point clé sur lequel on insiste dans la note, c’est que pour juger de la pertinence d’un investissement, il ne faut pas seulement s’interroger sur « combien ça coûte ? », mais aussi sur ce que l’on pourrait faire de l’argent ainsi économisé. Comme déjà dit à d’autres occasions, il n’y a pas de repas gratuit : quand Grand Poitiers et le département de la Vienne mettent chacun, chaque année, 700 000€ dans l’aéroport, c’est de l’argent qu’ils ne mettent pas ailleurs. Il s’agit donc de mesurer ce que l’on appelle en économie un coût d’opportunité.

A ce titre, il me semble que, si l’on reste sur la question de la mobilité, il pourrait être intéressant que Grand Poitiers redéploie ces 700 000€ sur la question de la mobilité interne à son territoire d’intervention (amélioration des réseaux de bus, par exemple, cf. l’épisode 1 de la saison, mais aussi les enjeux autour des flux  au sein de la Communauté Urbaine entre Poitiers, le Futuroscope, Buxerolles, Saint-Benoît, les quartiers de Poitiers, …) et que le département de la Vienne les redéploie pour améliorer les mobilités entre Poitiers et Châtellerault, deux territoires très interdépendants. Histoire d’apporter des éléments de réponse aux contestations en cours, qui ne sont pas sans lien avec ces problèmes de mobilité.

Il existe sans doute d’autres pistes de redéploiement. Le plus rationnel, me semble-t-il, serait d’acter la non-pertinence du subventionnement de l’aéroport, à charge pour les candidats aux élections de se positionner sur ce qu’ils aimeraient faire de l’argent ainsi économisé.