Poitiers 2020 : saison 1, épisode 1 (les horaires de bus)

Les élections municipales, à Poitiers comme ailleurs, approchent à grand pas. J’ai décidé d’y consacrer quelques billets, non pas pour prendre parti pour tel ou tel candidat, mais pour évoquer des sujets d’intérêt pour ce territoire, en mobilisant pour cela des réflexions plus générales tirées de mes travaux de recherche.

Il ne s’agit pas de délivrer une vérité absolue, d’indiquer « ce qu’il faut faire », mais de participer au débat en apportant des analyses et en partageant des conclusions que je peux tirer des études que je mène sur différents territoires de France métropolitaine, ou que mènent d’autres collègues chercheurs. Après tout, si mes travaux mettant en débat les notions de concurrence, d’attractivité, de métropolisation et d’excellence (pour citer les plus récents) ont une certaine portée générale, ils doivent permettre de dire des choses sur un territoire particulier, en l’occurrence celui de Poitiers.

Autant que faire se peut, j’essaierai également de développer des réflexions permettant de déboucher sur des préconisations concrètes, afin de ne pas rester sur des considérations trop générales sans portée opérationnelle. Ce premier billet, vous allez le découvrir, traite d’un tout petit sujet, en apparence anecdotique, mais peut-être pas tant que cela, plutôt symptomatique. Mais, ce faisant, facile à régler me semble-t-il.

Partons d’une réflexion générale, donc : dans les derniers travaux auxquels j’ai participé avec mon collègue Michel Grossetti, nous dénonçons notamment le culte de l’attractivité, qui suppose que la survie d’un territoire passe par la capacité à attirer des talents, des créatifs, des startups, …, ce qui conduit un nombre non négligeable de territoires à mettre en œuvre des politiques de marketing territorial, pour proposer à ceux que l’on souhaite attirer plus que ce que propose le territoire voisin. Ce qui fait beaucoup d’argent public dépensé en France. Notre critique s’appuie sur des éléments de preuve empiriques, qui révèlent d’une part que les acteurs (entreprises et ménages) sont moins mobiles qu’on le pense, et que, d’autre part, lorsqu’ils sont mobiles, ce n’est pas pour les raisons qu’on imagine. Si bien qu’on peut très sincèrement douter, pour ne prendre qu’un exemple un peu radical qui ne sera sans doute jamais mis en œuvre, de l’intérêt d’une campagne de publicité dans les métros parisiens pour attirer les talents de demain.

Soucieux de proposer des alternatives, il nous semble plus pertinent d’investir dans les services utiles à l’ensemble de la population présente : tout un ensemble de personnes viennent sur Grand Poitiers pour des raisons indépendantes des actions de marketing territorial (parce qu’ils ont de la famille ici, des amis ici, qu’ils viennent finir leurs études ici, qu’ils ont trouvé un travail ici, …), un ensemble encore plus grand y vit parce qu’ils y sont nés et qu’ils y ont grandi. Autant alors garantir à l’ensemble de ces personnes des services de qualité, sans se soucier de savoir d’où ils viennent.

Dans cette perspective, s’il y a bien une spécificité à Poitiers, c’est son Université : environ 30 000 étudiants pour une ville moyenne d’environ 130 000 habitants, soit près d’un quart des habitants, c’est plutôt atypique (sur le nombre d’habitants de Poitiers, tout dépend du périmètre choisi : 88 000 environ à l’échelle de la commune, 130 000 environ à l’échelle de l’unité urbaine, 190 000 environ à l’échelle de Grand Poitiers, etc. J’ai retenu ici, arbitrairement, l’échelle de l’unité urbaine). Une bonne partie de ces étudiants (beaucoup ne sont pas originaires de Poitiers) suit ses études sur le Campus universitaire, situé dans la proche périphérie. Une part non négligeable réside en ville et vient sur le Campus en bus (je peux témoigner, c’est mon moyen de locomotion pour me rendre de mon habitation à mon lieu de travail, chaque matin, et il y a du monde dans les bus, et c’est très bien), en empruntant la ligne 1, qui permet de relier le Centre-Ville au Campus en moins de 10 minutes, ce qui est très confortable (ne dites pas aux jeunes de Bordeaux, de Nantes ou d’ailleurs, qu’on peut relier son logement au Campus en moins de 10 minutes à Poitiers, que les logements étudiants sont très accessibles, que les profs « ben ça dépend, comme toujours, mais il y en a de très bons, et puis c’est plus facile d’échanger avec eux ici », … : c’est bien qu’il n’y ait pas trop d’étudiants, pour maintenir la qualité).

Mais :  les bus poitevins ont deux grilles horaires, l’une appliquée en période scolaire, l’autre appliquée lors des vacances scolaires. Problème : il se trouve que les vacances universitaires et les vacances scolaires ne coïncident pas toujours. C’est le cas notamment cette semaine : les élèves sont en vacances, pas les étudiants. Mais comme les bus fonctionnent sur la grille « vacances scolaires », la fréquence des bus de la ligne 1 est dramatiquement réduite.

Ceci conduit à de « légères » perturbations, que j’ai pu constater lorsque je dirigeais la faculté d’économie : ces semaines-là, le nombre d’étudiants déboulant à l’accueil de la fac pour expliquer que « plusieurs bus bondés leur étaient passés sous leur nez sans s’arrêter (logique puisqu’ils étaient bondés), que donc ils étaient en retard, que donc le prof ne les avait pas acceptés en TD, que donc mince comment on fait, etc. », étaient assez nombreux.

Ce problème n’est pas récent. A vrai dire, je crois qu’il a toujours existé. Je pense qu’il pourrait être réglé assez facilement, en assurant un service de bus non pas calé sur les vacances scolaires, mais sur les vacances universitaires. Compte-tenu de la spécificité poitevine, ce serait la moindre des choses, ne serait-ce que pour que les étudiants venant d’ailleurs gardent une bonne image de notre cité, impératif d’attractivité oblige. Bien sûr, conserver la même fréquence pendant les vacances scolaires-non universitaires, au moins sur cette ligne 1, la plus empruntée par les étudiants, a un coût. Il convient donc de le calculer. S’interroger ensuite sur les moyens de financer ce surcoût. Je ne pense pas qu’il soit prohibitif, mais au cas où, j’ai des idées de redéploiement. Ce sera l’occasion d’un billet à venir.

Le PDG du CNRS accro à la CAME

Je découvre via le blog de Sylvestre Huet qu’Antoine Petit, PDG du CNRS, est accro à la CAME.

Pour rappel, la CAME (Compétivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) est le terme que nous avons employé avec Michel Grossetti pour résumer une mythologie qui considère que l’avenir de la France passe par le soutien à quelques métropoles attractives vis-à-vis des personnes excellentes, capables de rivaliser dans un contexte de concurrence territoriale exacerbée.

Inutile de dire que la CAME ne diffuse pas que parmi les personnes s’intéressant aux territoires, on trouve pas mal de personnes qui prennent des doses conséquentes dans le monde de la recherche.

Dernier exemple en date, donc, les propos d’Antoine Petit lors du 6e colloque annuel des vice-présidents recherche et valorisation de la CPU (Conférence des présidents d’université). Il déclare :

Il faut qu’on accepte de s’attaquer à un tabou qui est que, comme disait Coluche, “tout le monde est pareil mais il y en a qui sont plus pareils que d’autres“. Il y a les enseignants-chercheurs et chercheurs normaux, soit l’immense majorité. Et puis il y a les stars. Dans notre pays, on ne s’est pas donné les moyens pour attirer et garder les stars. Parce que ça s’attaque à deux tabous : est-ce qu’on payera différemment les gens selon les disciplines, ou selon leur niveau d’excellence ?

Un peu plus tard, il précise :

On ne peut pas dire qu’on veut que la France garde sa place sur la scène internationale mais que la seule chose qu’on propose c’est un peu de pinard et des jolis monuments. Ça ne marche pas ! On peut aussi dire qu’on continue avec ce système de rémunération mais alors il faut arrêter de dire qu’on va gagner des places dans le classement de Shanghai. C’est l’un ou c’est l’autre, c’est à nous de décider.

On retrouve dans ces propos la notion de compétitivité, mesurée dans le domaine de la recherche à l’aune du classement de Shangaï, dont on sait qu’il ne rime à rien, mais bon, il fait désormais « convention » pour reprendre les termes de l’économie du même nom, si bien qu’il structure les propos du PDG du CNRS, du Ministère et de nombreux responsables du monde de l’ESR. Il structure les propos mais aussi, hélas, certaines de leurs décisions. L’attractivité et l’excellence sont également très présentes, puisque l’enjeu, nous dit-il, est que l’on soit en capacité d’attirer des stars internationales, le moyen identifié étant de faire monter leur rémunération. Seul manque le terme de métropole, mais on imagine bien que dans l’esprit de notre PDG, les laboratoires excellents ne peuvent se trouver que dans les plus grandes villes de notre beau pays.

Sylvestre Huet s’attaque aux propos d’Antoine Petit en indiquant que malgré tous les maux dont on accuse la France, elle compte de nombreuses « stars » et que le problème est sans doute moins de recruter des « stars » à prix d’or que d’assurer un financement correct de l’ESR et des perspectives de carrière aux jeunes chercheurs.

Je complète un peu la critique.

Précisons d’abord que la vocation de l’ESR est bien sûr de produire de la recherche de qualité et d’accueillir dans de bonnes conditions les étudiants étrangers qui veulent venir se former (la France y parvient plutôt bien), mais aussi de former l’ensemble des jeunes sortant de l’enseignement secondaire pour faire monter le niveau de formation des futurs actifs. A force de se focaliser sur l’attractivité de la France, les stars internationales et les étudiants internationaux, on en oublie un peu, me semble-t-il, cette mission au moins aussi essentielle. Les deux ne sont pas incompatibles, bien sûr, mais elles peuvent le devenir, si par exemple on préconise de concentrer les ressources financières disponibles sur un ensemble limité d’universités ou de laboratoires, sous prétexte d’excellence, au détriment d’autres sites (car l’argent public est limité paraît-il), qui font aussi de la recherche de qualité soit dit en passant, et qui participent à l’effort de formation des jeunes.

La notion d’excellence défendue par Antoine Petit, qui serait confinée dans les cerveaux de quelques stars, est en contradiction totale avec le fonctionnement de la science, ce qui est un comble pour un chercheur, qui devrait lire un peu les travaux de chercheurs s’intéressant à ce sujet (je suis toujours surpris de l’ignorance des chercheurs des sciences dites dures des travaux de sciences humaines et sociales consacrés à ce domaine, ils devraient les lire, ça ne fait pas mal). Pour reprendre la formule attribuée à Newton, « nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants », formule qui peut s’entendre de deux façons : i) les chercheurs d’aujourd’hui sont des nains juchés sur les épaules des géants d’hier, pour signaler le caractère cumulatif de la science (caractère cumulatif qu’il convient parfois d’interroger…) et l’importance des connaissances accumulées dans le passé, ii) le travail des géants d’aujourd’hui (les « stars » pour reprendre la terminologie) est la partie la plus visible d’un immense travail collectif réalisé par l’ensemble des « nains » de la communauté scientifique. Dans le dernier cas, les géants ne sont rien sans les nains.

Toujours sur l’excellence, l’autre erreur d’Antoine Petit est de croire que l’on peut identifier l’excellence de demain, dans le cadre d’une activité, la recherche, qui se caractérise par une incertitude radicale. Devant l’impossibilité de l’identifier, tout ce que l’on récompense, en fait, c’est l’excellence d’hier : on attire des stars auréolées d’un prix ou d’une reconnaissance quelconque, qui viennent occuper provisoirement une chaire et bénéficier des avantages annexes, puis repartent dans leur pays d’origine (car même les stars ont une famille et des amis auxquels ils tiennent) sans avoir véritablement fait ruisseler autour d’eux (j’ai quelques échos des effets potentiellement négatifs des chaires d’excellence, qui ont tendance à déprimer les collègues qui voient arriver des personnes déchargées de cours, à qui l’on donne des moyens considérables, qui repartent après les avoir mobilisés, ce qui fait dire à certains que sans doute on ne les a pas payé assez chers et que c’est pour cela qu’ils repartent, qu’on va donc augmenter leurs émoluments, ce qui va déprimer encore un peu plus les collègues alentour, etc.).

Manuel Tunon de Lara, président de l’Université de Bordeaux le reconnait d’ailleurs lors de la même conférence en indiquant que :

bien qu’il « y ait probablement une action commune à avoir au niveau de l’Idex, cela reste compliqué de garder les stars ».« J’ai l’impression que les environnements qu’on est susceptible de proposer pèsent plus que le salaire directement. Nous, cela nous a conduits à changer : comme tout le monde nous avons dit « on veut être dans les premiers, on va recruter des stars », mais à mi-parcours on s’est dit qu’il était par exemple plus intéressant de viser des chercheurs plus jeunes susceptibles de devenir des stars. »

Derrière ces propos, on devine que la compétition dans laquelle les universités sont plongées pour attirer des « stars » les conduit à s’engager dans ce que l’on appelle une course aux armements, où l’on cherche à accorder toujours plus de moyens aux personnes que l’on vise afin de doubler l’université voisine, ou, à l’échelle de la France, le pays voisin.

Dans cette compétition, Jean-Paul Moatti, P-DG de l’IRD, explique que :

Il y a aujourd’hui une conjoncture internationale dans un certain nombre de domaines avec la politique américaine qui fait que des gens peuvent être incités à venir si on leur propose des ‘packages” intéressants combinant de plus grosses rémunérations avec d’autres avantages

Et de citer l’exemple du programme Make Our Planet Great Again (mopga) lancé en 2017 par Emmanuel Macron. Ce à propos de quoi Yves Lévy, P-DG de l’Inserm, interroge :

A-t-on aujourd’hui le nom des “stars” recrutées avec Mopga ? Ce sont vraiment des stars ?

Et notre pauvre Jean-Paul Moatti de concéder :

Non, pas toutes

Les PDG du CNRS et de l’Inserm font vraiment peur, je trouve.

L’alternative à cette vision de la recherche est relativement simple : la recherche est une activité éminemment collective qui se nourrit des collaborations entre chercheurs, à toutes les échelles géographiques. Tout ce qui peut favoriser les échanges et les collaborations entre chercheurs est donc une bonne chose. Les Nobels et lauréats de la Médaille Fields ne disent rien d’autres dans leur courrier adressé aux autorités britanniques et européennes : n’entravez pas les collaborations scientifiques. Les « stars » françaises signataires de ce courrier ne disent pas « youpi, profitons-en pour attirer dans nos laboratoires les stars britanniques ! », ils plaident pour un maintien voire un renforcement des collaborations.

L’enjeu n’est donc pas de concentrer les moyens sur quelques stars, d’autant moins qu’on ne sait pas quelles seront les stars de demain, mais d’assurer des moyens suffisants à l’ensemble de la communauté et de favoriser au maximum la circulation de l’ensemble des chercheurs, notamment des jeunes chercheurs : on est sûr qu’en leur sein se trouvent les « stars » de demain, mais on ne peut pas l’anticiper, alors donnons des moyens à l’ensemble et laissons leur le temps de développer leurs recherches. Ce sera une utilisation beaucoup plus rationnelle des deniers publics.

Chère Noémie

Chère Noémie,

Alors que je me rends tranquillement à Sète depuis Poitiers (quand je dis tranquillement, j’euphémise, car le trajet est un peu long et pénible, un peu plus de 7h de train pour tout vous dire), je découvre le mail que vous venez de m’adresser :

Bonjour,

Nous sommes une start-up civique qui édite un journal innovant : Le Drenche. Il s’agit d’un journal de débat dans lequel vous pouvez lire le « Pour » et le « Contre » de chaque sujet. Le but de ce journal est de permettre aux lecteurs de se forger leur propre opinion.

Le Drenche, c’est également l’assurance d’une tribune qui ne sera ni modifiée, ni tronquée, et de toucher de nombreux lecteurs sur internet et les réseaux sociaux. Nous imprimons également une version papier tirée à 80 000 exemplaires et distribuée aux étudiants.

Pour vous faire une idée, vous pouvez visiter notre site : https://ledrenche.fr/ ou lire une de nos dernières publications : https://ledrenche.fr/2018/09/agriculture-sans-pesticides-possible-1557/

Dans le cadre du débat actuel, nous souhaitons traiter la question : « Allocations chômages : doivent-elles être dégressives pour les cadres ? ».

Étant donné votre légitimité sur le sujet, nous aimerions beaucoup que vous défendiez le « Pour » dans un article de 350 à 400 mots (environ 1/2 page word) qui paraîtra sur notre site Le Drenche et celui de LCI ; votre tribune est à remplir dans le formulaire word ci-joint. Vous aurez bien sûr un contradicteur qui défendra l’avis opposé.

Il nous faudrait votre tribune pour ce soir au plus tard, est-ce possible pour vous ?

Merci beaucoup, et n’hésitez pas à me contacter pour toute information complémentaire.

Bonne journée,

Je me permets donc de vous répondre ceci :

  • non, ce n’est pas possible pour moi : je vais arriver tard à Sète, j’ai autre chose à faire que de répondre à un mail reçu à 16h30 pour le soir même, mais je vous remercie pour la sollicitation, dites à LCI que je ne suis pas dispo, disons que j’ai piscine,
  • considérer que sur tout sujet, mettre en débat le « pour » et le « contre », le livrer à l’ensemble des lecteurs, croire que cela permettra à chacun de se forger sa propre opinion, est une excellente idée. J’ai vu par exemple que vous aviez proposé comme sujet des choses sur la légalisation de la prostitution, ou le rétablissement de la peine de mort, je vous encourage donc à poursuivre. Peut-être que quelque chose autour de la lapidation des femmes adultères serait une bonne idée ? N’hésitez pas à me solliciter pour des contacts,
  • J’ai vu dès le début de votre message que vous étiez une « startup » éditant un journal « innovant » (sur votre site, j’ai pu voir que vous vous réclamiez de la « french tech » et de l’ « économie sociale et solidaire », et à plein d’autres partenaires), j’imagine donc que vous récoltez tout un ensemble de fonds permettant d’assurer votre développement, ce qui est une bonne chose : que deviendrait notre beau pays sans des startups innovantes telles que la votre ?