Les villes moyennes à l’épreuve des transitions

C’est le titre d’une rencontre organisée par la Fondation Jean Jaurès, le 15 janvier prochain, de 18h30 à 19h30. J’y participerai aux côtés de Philippe Archias (directeur Innovation urbaine au sein du groupe Chronos) et de Benoît Calatayud (membre de l’Observatoire Énergie et développement durable de la Fondation Jean Jaurès), débat animé par Achille Warnant (coordinateur pour la Fondation Jean Jaurès du rapport sur les villes petites et moyennes). Détails et inscriptions ici, ceux qui ne peuvent être sur place pourront voir le débat en direct (ou plus tard) sur la même page, ou bien ci-dessous :

Ce débat s’inscrit dans un cycle qui a commencé en septembre dernier autour de l’ouvrage d’Olivier Razemon, « comment la France a tué ses villes », visible ici ; épisode 2 le 4 décembre avec pour titre « Les métropoles, le grand pari ? » autour d’Hervé le Bras et de Patrick Joly, visible ici.

Je devrais dire assez vite que la catégorie « villes moyennes » est une catégorie floue, aussi floue que celle de « métropole » c’est vous dire, à consommer avec modération, donc (voire à ne pas consommer du tout, je me dis de plus en plus souvent).

Pour débattre ensuite sans doute de manière plus intéressante autour des problématiques de mobilité, de logement, de recrutement, …, mais, là encore, il s’agit de problèmes non exclusivement « hors métropoles », j’ai quelques anecdotes croustillantes en stock…

Les métropoles ruissellent moyen…

France Stratégie et le CGET viennent de publier une note intitulée « Dynamique de l’emploi dans les métropoles et les territoires avoisinants », coécrite par Boris le Hir et Cécile Altaber, issue d’un travail de recherche mené par Marc Brunetto, Denis Carré, Nadine Levratto et Luc Tessier du laboratoire EconomiX (rapport complet disponible ici).

Le sujet est d’actualité : face aux contestations du discours pro-métropolitain, certains nuancent le propos et aimeraient bien montrer que soutenir les métropoles ne serait pas en défaveur des autres territoires.

Davezies et Pech (2014) en parlaient déjà dans leur note, avec leur notion de système productivo-résidentiel : en gros, le productif dans les métropoles, le résidentiel dans leur hinterland pour que les actifs des grandes villes aillent passer leur week-end, faire du tourisme et/ou se reposer lors du passage à la retraite. Pour Askenazy et Martin (2015), les autres territoires ne seraient pas lésés par un soutien accru à quelques métropoles, la croissance supplémentaire obtenue grâce à ce type de politique permettant de solvabiliser les transferts sociaux qu’on leur accorderait. D’autres enfin se disent que, même côté productif, les autres territoires peuvent en profiter, s’ils font l’effort de se connecter aux métropoles, afin de bénéficier de leur ruissellement.

C’est bien gentil tout ça, mais on manque d’éléments de preuve, d’où l’étude commanditée à Economix. Et les résultats montrent que ça dégouline ruisselle moyen.

Premier résultat, qui ne vous surprendra pas, fidèles lecteurs : si en moyenne le paquet des 13 métropoles étudiées bénéficie d’une croissance de l’emploi supérieure à la moyenne (1,4% contre 0,8% sur 2009-2014), cette moyenne masque de fortes disparités. Quelques métropoles sont très dynamiques, d’autres ont une croissance moyenne, d’autres sous-performent (ce qui rend cocasse en passant la formule des auteurs de la note de France Stratégie et du CGET, qui indiquent que « la dynamique métropolitaine est évidente » pour signaler immédiatement après que en fait non. Ce n’est pas dit comme cela dans le rapport des chercheurs. On résout comme on peut ses problèmes de dissonance cognitive…).

Deuxième résultat, le plus important : sur les effets d’entrainement, c’est un peu le bazar… La dynamique de Lyon, Nantes et Aix-Marseille semble profiter aux territoires voisins ; pas d’effet sur Lille, Toulouse et Montpellier ; dynamique inversée (les territoires voisins croissent plus vite que la zone métropolitaine) sur Grenoble et Strasbourg ; mauvaise dynamique partout sur Rouen et Nice. Je veux bien qu’on parle de modèle métropolitain après ça…

J’ai souligné le mot « semble » dans le point ci-dessus, car l’analyse menée par les chercheurs est une analyse statistique/économétrique qui teste l’existence de corrélations spatiales. En gros, il s’agit de voir si la croissance d’un territoire est significativement liée, du point de vue statistique, à la croissance des territoires voisins. On a vu le résultat : ça dépend.

Mais au-delà, comme toujours, corrélation ne veut pas dire causalité (ce sur quoi les auteurs alertent, d’ailleurs, mais j’imagine que certains vont lire trop vite). Une relation même positive peut indiquer qu’un territoire non métropolitain tire sa croissance de la métropole voisine, ou bien que c’est la métropole qui tire une partie de sa croissance des territoires voisins, ou bien encore qu’une variable cachée (le contexte macro-régional par exemple, comme signalé par les auteurs) agit favorablement sur les deux, ou bien que la dynamique des deux territoires considérés va dans le même sens mais pour des raisons différentes (Nantes et le bocage vendéen vont tous les deux biens, je ne pense pas que ce soit en raison d’une quelconque interdépendance).

Bref, une étude bien faite, aux résultats conforment à ce que j’observe (il n’y a pas de modèle), qui appelle surtout à d’autres recherches plus qualitatives pour identifier la nature des interdépendances territoriales et leur diversité. Si elle peut permettre d’éviter de tomber dans une nouvelle mode, c’est bien…

« Petit » énervement sur la politique « Enseignement Supérieur et Recherche » de la France

Hier matin Frédérique Vidal a twitté ce message :

Je n’ai pas lu l’interview (payante), mais le message suffit à comprendre que la politique de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche vise à continuer à mettre le paquet sur un nombre limité de site pour que la France rayonne, rayonne, rayonne (ou bien que le tweet n’est pas représentatif du contenu, ce qui serait au mieux ballot).

Quelques observations, je ne développe pas outre mesure :

  1. Cette politique de concentration des moyens sur quelques sites est en grande partie le produit du buzz médiatique autour du classement de Shanghai depuis le début des années 2000, dont les faiblesses ne sont plus à démontrer, voir par exemple les travaux d’Yves Gingras,
  2. L’analyse de l’évolution de la géographie de la recherche, à l’échelle mondiale, montre que la tendance lourde et générale est à la déconcentration de la recherche, voir les travaux de Maisonobe, Grossetti, Milard, Jegou, Eckert dont le CNRS s’est fait l’écho mais pas jusqu’au sommet du Ministère apparemment,
  3. Se donner pour objectif de monter dans le classement de Shanghai ou dans quelque autre classement, cela me fait penser à l’objectif que se fixent quelques grandes villes d’être plus grosses que leurs voisines ou leurs concurrentes supposées, parfois depuis un demi-siècle. La question est : pourquoi ?
  4. Marion Maisonobe a réagi au tweet de notre ministre avec une question et une carte, on attend la réponse :

  1. Je suggère à nos politiques de suivre les recommandations de base d’un économiste niveau débutant : un investissement se juge sur l’effet marginal. Un euro supplémentaire dépensé à Albi, à Corte ou à Niort, j’en fais le pari, sera plus utile qu’un euro supplémentaire dépensé à TSE. On peut généraliser,
  2. Le plus drôle, pour finir : la France veut monter dans le classement de Shangaï, pour attirer des étudiants étrangers. Une fois formés à moindre coût (car, en France, la puissance publique prend en charge l’essentiel des dépenses), on dira à une bonne partie de ces étudiants qu’ils ne peuvent pas rester, car, vous comprenez, il y a du chômage, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, ce genre de choses… Bref : on investit dans la formation de personnes de qualité à qui on demandera d’aller voir ailleurs après la fin de leurs études, au bénéfice de pays qui vont récupérer sans coût le fruit de notre investissement. La France est un pays futé.

Mon sentiment : l’enjeu majeur n’est pas de monter dans le classement de Shangaï, ou dans un autre classement, mais de faire monter le niveau général de formation de la « jeunesse », plus globalement de la population. Sortir des classements stupides, des comparaisons stériles, entre territoires, Universités, etc., au profit de politiques plus trop à la mode mais un peu importantes d’équipement des territoires, de formation des personnes, du plus grand nombre de personnes possibles, toussa, toussa, je ne sais pas vous, mais moi, ça me semble plus utile.