Vous allez m’entendre…

Vous allez m’entendre, enfin si vous le voulez bien :

  • lundi 4 décembre, à partir de 18h30, lors d’une conférence débat à l’IAE de Poitiers, en compagnie de Catherine Lathus (chef d’entreprise) et Sacha Houlié (député de la Vienne et vice-président de l’Assemblée Nationale), avec pour thème « La Vienne, à l’heure de la reprise économique ? ». Entrée libre mais inscription obligatoire par ici,
  • mardi 12 décembre, à partir de 12h30, sur Radio Pulsar, autour de la vie de chercheur et de la parution de mon dernier ouvrage,
  • bientôt, sur Xerfi Canal, toujours autour de mon dernier ouvrage (je monte dans la capitale demain pour gagner en productivité et accessoirement enregistrer la séquence),
  • jeudi 21 décembre, à partir de 17h, sur Bordeaux, comme « grand témoin » lors de la présentation par le CESER Nouvelle-Aquitaine de sa dernière étude « Faire territoire(s) », à l’Hôtel de Région.

Détails à suivre quand j’ai les infos. Après, vacances. Et après les vacances d’autres dates suite à des invitations pour présenter mon livre, sur Paris, Pau, Toulouse et même en Corse…

Penser ce qui relie

C’est la conclusion de mon livre, son fil conducteur, aussi : plutôt que de considérer les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres, il faut les voir comme des parties prenantes de systèmes interdépendants.

Le problème, c’est qu’on dispose de quantité de données par territoire, on est donc vite tenté de produire des classements sur tel ou tel indicateur de performance, se comparer à l’autre. A contrario, on dispose de peu de données sur les flux, sur tout ce qui traverse les territoires.

On dispose de peu de données, mais cela ne signifie pas qu’il n’en existe aucune. Il en existe sur les mobilités domicile-travail, sur les flux touristiques, sur les liens entre sièges sociaux et établissements, etc.

Parmi les chercheurs qui travaillent sur ce type de données, Nadine Catan. Le Monde vient de consacrer un article très bien fait relatif à une étude à laquelle elle a participé pour la Datar. L’article est visible ici (€), une synthèse de l’étude là.

Je souscris totalement à ce passage :

Passer de ville à système urbain permet de changer nos grilles de lecture des dynamiques territoriales et ainsi de modifier nos politiques publiques. Elus et développeurs sont appelés à mettre l’accent, non plus sur l’accumulation des populations et des emplois à un endroit donné, mais sur les connexions entre les différents lieux (…). Il faut aujourd’hui penser les villes, les métropoles, en termes de complémentarités et non plus se focaliser sur leurs avantages concurrentiels.

Je souscris et je me désole, dans le même temps, du peu de connaissance que les acteurs en charge de tel ou tel territoire ont de ces flux, de leur difficulté à comprendre que c’est ce qui importe. Au risque d’être lourd, j’insiste : l’enjeu n’est pas de penser ce qui sépare, mais de comprendre ce qui relie.

Bordeaux, ton million m’interroge (message à d’autres, en passant)

En 2011, Alain Juppé, maire de Bordeaux, qui allait se succéder à lui-même quelques années plus tard, assignait un objectif simple à ses équipes : faire de Bordeaux une ville millionnaire, « comme Valence (Espagne) ou Zürich (Suisse), un objectif ambitieux et réaliste sur les 10 ou 15 prochaines années » (source).

Une quinzaine d’années plus tard, Bordeaux s’affole : les autocollants « Parisien rentre chez toi » ont défrayé la chronique, les prix au mètre carré flambent (source), les trajets domicile-travail s’allongent, les inégalités augmentent. Le comble étant que les projections réalisées par l’agence d’urbanisme nous apprennent que l’objectif du million pour 2030 risque de ne pas être atteint (source).

De quand date cet objectif ? De 2011, sous Juppé ? Pas du tout : j’ai retrouvé cette archive de l’INA, datée de 1965, savoureuse (en complément voir aussi cette vidéo de Chaban Delmas, sur le même thème, même année).

Chaban Delmas rêvait d’un Bordeaux millionnaire en 1965. Juppé, un demi-siècle plus tard, a fait le même rêve. Son successeur le vivra sans doute, et gageons qu’il visera alors le million et demi, où s’il est un peu fou, la barre des deux millions. Ce n’est pas réservé à Juppé, qui se rêve plus gros que Valence ou Zürich. Ni aux politiques bordelais : Paris veut être plus gros que Londres, n’est-ce pas. Poitiers se compare à Tours, la Rochelle ou Limoges, et réciproquement. Chaque agglomération, chaque ville moyenne, chaque petit village se compare à quelques points de référence, en espérant le dépasser.

Que se passe-t-il dans la tête d’un politique pour s’assigner pour objectif d’être plus gros que son voisin, proche ou lointain ?

J’hésite entre des interprétations psychanalytiques, peu flatteuses pour le genre masculin, et d’autres qui renvoient aux recherches en sciences sociales. Je vais me contenter des dernières.

Interprétation « géographie économique », d’abord : la diffusion des discours sur la concurrence territoriale, la disponibilité de données de plus en plus nombreuses pour se comparer à d’autres, conduit à la multiplication des classements, facilite les points de comparaison, conduit à se focaliser sur quelques indicateurs dont on n’interroge plus le sens. Tout ce qui compte, c’est de croître plus que l’autre, d’être le premier dans le classement. On assimile à tort économie et compétition sportive (je ne développe pas ici, mais la différence essentielle est la suivante : l’économie est un jeu à somme positive, d’où l’intérêt de jouer avec l’autre et de gagner avec lui, les compétitions sportives sont des jeux à somme nulle, d’où l’intérêt de jouer contre l’autre et de le battre), on se rêve premier d’un classement qui n’a plus aucun sens, au risque de s’en étouffer.

Interprétation « économie de l’entreprise », ensuite : dans les années 1960, des travaux menés par des psychologues et des économistes interrogeaient les dirigeants des grandes entreprises sur leurs motivations. Ce qui les motivait, c’était le prestige, le pouvoir, le sentiment de domination, de hauts revenus (arrivait ensuite, mais plus loin, un objectif de compétence). Des objectifs plutôt bien corrélés avec la taille de l’entreprise, d’où l’envie de manager de très grandes entreprises (je renvoie de nouveau à l’analyse psychanalytique, vu le côté genré des directions d’entreprises). Sans doute que la croissance des villes laisse penser à leur premier édile que leur prestige, pouvoir, sentiment de domination, …, augmente d’autant.

Bref : que Bordeaux s’assigne pour objectif de dépasser le million d’habitants m’interroge. Enfin quand je dis m’interroge…

Au risque de paraître naïf, je me dis que si les responsables de nos villes et de nos campagnes se donnaient pour objectif de faire en sorte que leurs administrés puissent couvrir leurs besoins, se sentir bien là où ils sont, s’engager dans les activités qui les motivent, et bien… ce serait pas mal… pas besoin de grandir pour cela, ni d’être plus gros que le voisin.

Plaidoyer pour Eric le Boucher

Stéphane Ménia a publié un billet un brin énervé suite à la chronique d’Eric le Boucher paru dans les Echos. N’écoutant que mon courage, j’ai décidé de le défendre (Eric, pas Stéphane).

  1. Eric le Boucher raconte n’importe quoi, c’est clairement documenté dans le billet de Stéphane Ménia, mais il a le mérite de la constance : cela fait des années que ça dure. Ne vaut-il pas mieux un incompétent constant qu’un compétent inconstant ? (je plaisante : les vrais arguments sont à suivre).
  2. Il s’adresse à des lecteurs, on est donc face à un problème offre/demande : qu’attendent les lecteurs des chroniques d’Eric le Boucher ? Mieux comprendre le monde ? Pas sûr. Question généralisable aux lecteurs de l’Humanité, de Libération, du Figaro, …, bref : à chacun d’entre nous. Sans doute cherchent-t-ils avant tout une sorte de prêt-à-penser allant dans le sens de leurs a priori, pour briller lors de soirées plus ou moins arrosées auprès de personnes partageant les mêmes a priori.
  3. S’adresse-t-il d’ailleurs à ses lecteurs ? Il y a des marchés ou les offreurs se désintéressent de la demande, ils regardent les autres offreurs et cherchent à trouver une niche confortable, leur permettant de se positionner dans l’espace des possibles, on est donc face à un problème offre/offre (d’où la référence à Denis Clerc dans le billet de le Boucher, sans doute). Eric le Boucher a trouvé une niche dans l’espace des chroniqueurs économiques, il ressasse les mêmes discours pour marquer son territoire, il ne s’adresse pas à ses lecteurs, mais à ses concurrents ou ceux qu’il juge comme tels.

Au final, Eric le Boucher me semble défendable : il raconte des inepties en s’appuyant au mieux sur des références périmées, qui caressent dans le sens de leurs convictions certains lecteurs, et préserve ce faisant son positionnement stratégique dans l’arène des chroniqueurs économiques. Il ne lira pas la chronique de Stéphane Ménia, et s’il la lit, il s’en moquera : pas plus que ses lecteurs, il ne cherche à comprendre le monde.

Après, si ce que vous voulez c’est mieux comprendre le monde, lisez le billet de Stéphane Ménia et les références associées.