Enseignement à l’Université : faire d’une contrainte une opportunité

La rentrée des premières années de la licence « économie-gestion » de l’Université de Poitiers a eu lieu hier matin. Nouvelle montée des effectifs : nous avons accueilli lors de la réunion de rentrée 214 étudiants, sur les 230 inscrits ou pré-inscrits, contre 173 présents et 180 inscrits l’an passé. Le graphique ci-dessous reprend la progression depuis la rentrée 2012.

Image1Les effectifs ont globalement été multipliés par 2,5 en 4 ans. Cette évolution quantitative s’est doublée d’une évolution qualitative du public accueilli :

  • la part du public cible (bacheliers ES et S), de 71% en 2012, dépasse depuis 2013 les 80%, elle est de 84% cette année,
  • parmi ceux-ci, 35% avaient une mention en 2012, cette part est de 52% cette année. 23% ont une mention Bien ou Très Bien pour cette rentrée,
  • 68% des étudiants avaient placés Sciences Eco en voeu 1 cette année, 14% en voeu 2.

Cette évolution s’explique d’abord par une évolution de notre offre de formation, avec de nombreuses possibilités de séjours à l’étranger et de stages en entreprise, ainsi que par une meilleure communication auprès des lycéens (nous accueillons environ 600 lycéens de première et de terminale chaque année). Pour des éléments plus précis, je vous renvoie à ce billet.

Mais ceci n’est pas sans poser problème : nos ressources humaines et financières sont en effet limitées. Globalement, je dirais que nos ressources nous permettent d’accueillir 200 étudiants en L1, or nous dépassons ce seuil et cela risque de continuer les années prochaines, a minima au rythme de l’évolution démographique attendue. Il va sans dire que l’augmentation en L1 conduit à une augmentation des effectifs en L2 et L3, ainsi qu’en master. Les réponses possibles face à cette contrainte sont les suivantes :

  1. demander au Ministère des moyens supplémentaires et attendre de les obtenir pour faire face à la hausse des effectifs,
  2. laisser augmenter la taille des groupes de travaux dirigés, pour passer par exemple de 30 étudiants par groupe à 50 ou 60,
  3. supprimer des cours et/ou des TD dans l’offre de formation,
  4. s’interroger sur nos pratiques pédagogiques et tenter d’innover pour faire face à cette contrainte sans dégrader l’apprentissage des étudiants, voire en l’améliorant.

Ayant anticipé ce dépassement du cap des 200 cette année, n’étant pas naïfs au point de croire en la solution 1 à court terme (même si cette question est évidemment cruciale et qu’on espère que les choses vont bouger), ne souhaitant pas dégrader la qualité de nos enseignements avec les solutions 2 et 3, nous avons opté pour la solution 4.

L’idée générale retenue par l’équipe pédagogique est la suivante. Prenons l’exemple d’un enseignement de 20h de cours et de 20h de TD, avec 6 groupes de TD. Sachant qu’une heure de cours coûte 1,5h TD, le coût de cet enseignement pour la composante est de 20*1,5+6*20=150h TD. Certains collègues proposent d’assurer la moitié des TD en face à face, comme auparavant, l’autre moitié des TD étant faite en autonomie. Lors de ces séances en autonomie, les étudiants doivent travailler sur des ressources en ligne, faire des exercices en ligne, qui donnent systématiquement lieu à évaluation. Si les exercices en ligne sont bien conçus, leur évaluation peut être automatisée (l’idée de corriger 200 copies tous les 15 jours étant peu envisageable…). Le coût est alors de 20*1,5h (cours) + 6*10h (TD en face à face) + 10h (préparation des TD en autonomie) = 100h TD. Soit une économie de 50h.

Que faire de cette économie ? Compte-tenu de la hausse des effectifs, elle permet d’augmenter le nombre de groupes de TD. Dans mon exemple, on peut ainsi passer de 6 groupes de TD à 11 groupes sans coût supplémentaire. Elle peut permettre également de créer de nouveaux enseignements, ou de développer d’autres initiatives (encadrement de plus de projets tuteurés, de création de start-up, …), la limite étant celle de notre imagination.

Tous les collègues ne proposent pas nécessairement la même chose : certains commencent par une ou deux séances en autonomie, d’autres vont jusqu’à la moitié, certains optent pour une réduction du nombre de TD et une augmentation du volume de cours avec TD en cours (avec utilisation de dispositifs numériques pour renforcer l’interaction), d’autres encore proposent en ligne des séquences de cours à travailler avant le cours (avec QCM d’évaluation pour que l’enseignant voit ce qui a été compris avant son cours), etc. Au total, nous allons donc passer en L1 de 6 groupes de TD à 10 groupes pour certaines matières et de 9 groupes à 12 pour d’autres. Les effectifs en TD seront donc plus faibles cette année que l’an passé, alors que nos effectifs devraient augmenter d’une bonne cinquantaine d’étudiants.

Beaucoup de questions en apparence annexes mais en fait essentielles se posent pour basculer vers ce nouveau système. En termes de formation des enseignants à ces nouvelles pratiques, d’outils numériques adaptés pour les ressources en ligne, d’équipement des étudiants pour travailler efficacement en autonomie, etc. Sur tous ces points, l’Université de Poitiers et ses services communs, notamment le CRIIP (Centre de Ressources, d’Ingénierie et d’Initiatives Pédagogiques), nous ont apporté et nous apportent encore un soutien essentiel. Nombre d’enseignants ont suivi un cycle dédié de formations, nous nous sommes équipés en logiciel, de nombreux espaces vont être dédiés au travail en autonomie (amphi, salles informatiques, salles classiques, espaces au centre de documentation), parfois avec un moniteur encadrant. Nous avons également échangé avec des collègues ayant introduits de telles innovations à l’Université de Poitiers ou dans d’autres Universités.

Une des questions que nous nous posions était celui du taux d’équipement en ordinateur des primo-entrants. L’enquête réalisée hier montre qu’il est élevé : plus de 93% des étudiants interrogés disposent d’un ordinateur, ordinateur portable pour 94% d’entre eux. Un seul des étudiants interrogés ne dispose pas de connexion internet sur son lieu de résidence. Pour les étudiants non équipés d’ordinateur, nous assurerons un prêt de portable.

Je précise pour finir que notre objectif n’est pas seulement de répondre à la hausse des effectifs, mais aussi d’améliorer l’apprentissage des étudiants. Les quelques expériences menées montrent en effet que ces innovations pédagogiques réduisent le taux d’abandon des étudiants et améliorent la moyenne des étudiants. L’explication tient sans doute en partie aux possibilités offertes par les outils numériques (possibilités de mettre des ressources supplémentaires pour les étudiants ayant des difficultés, de repérer plus vite les « décrocheurs », etc.), mais pas seulement : les collègues ayant expérimenté ce type de dispositif expliquent que l’effet massif tient au fait que les étudiants se voient obligés de travailler beaucoup plus, et plus régulièrement qu’auparavant. C’est pourquoi toutes les séances en autonomie seront accompagnées d’un travail à rendre, travail qui sera systématiquement évalué. A charge pour nous de suivre cette expérimentation et de voir les incidences sur nos taux d’abandon et de réussite aux examens, je vous tiendrai bien sûr au courant.

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2 commentaires sur “Enseignement à l’Université : faire d’une contrainte une opportunité

  1. Très intéressant.
    Un point qui hélas échappe souvent à l’administration, me semble-t-il, est le temps que demande « l’innovation pédagogique ». Il y a des choses susceptibles de fonctionner, comme vous le décrivez. Elles impliquent néanmoins beaucoup de travail, donc beaucoup de temps. Temps qu’on est rarement enclin à nous donner… Par contre « innover pédagogiquement » en ayant la tête sous l’eau, ça a tout de suite moins de chance de fonctionner.

    • Je suis d’accord et pas d’accord. Ces innovations demandent en effet un investissement important, je ne peux donc que remercier tous les collègues qui ont accepté de jouer le jeu. Ceci explique aussi l’importance des contraintes : les organisations n’ont tendance à « bouger » que lorsque la contrainte devient trop forte…

      Moins d’accord si on raisonne sur plusieurs années : l’investissement demandé l’année 1 est élevé, mais les ressources en ligne étant réutilisables, il devient moins important les années suivantes. Je pense même qu’on devrait pouvoir dégager du temps pour la recherche si on va assez loin dans l’expérimentation et que ça fonctionne bien !

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