L’attractivité de l’Université

Les lycéens avaient jusqu’au 20 mars minuit pour émettre leurs vœux d’orientation sur l’application post-bac (APB). L’occasion de faire un petit point statistique sur l’évolution des vœux pour la faculté de sciences économiques de l’Université de Poitiers.

France entière, le ministère a indiqué que l’Université dans son ensemble devient plus attractive, avec une hausse des vœux de 6,5%. Information relayée par exemple par le Parisien, qui ne peut s’empêcher d’ajouter « le ministère se félicite de « l’attractivité des filières universitaires » : +19,7% par rapport à 2013 et +6,5% par rapport à 2014. Attractivité ou limitation d’ambition par manque de moyen ? » J’y reviens plus loin.

Pour Sciences Eco Poitiers, nous sommes passés de 621 vœux l’an dernier à 760 cette année, soit 22% de hausse. L’analyse par filière de bac montre qu’il s’agit très majoritairement de notre public cible (bacs ES et S), qui représentaient 86% des vœux l’an dernier et 84% cette année.

Ces chiffres sont à prendre avec beaucoup de précaution : la filière « économie-gestion » se situe dans un univers très concurrentiel (BTS, IUT, prépas, bachelors, …), le chiffre le plus important est moins celui du nombre de vœux que celui du nombre de vœux n°1. Il était passé de 76 en 2013-2014 à 125 en 2014-2015, pour des effectifs totaux qui sont passés de 144 à 188 étudiants. Nous aurons l’information en mai-juin, mais vu l’évolution des vœux, je prédis une nouvelle hausse.

Est-ce par manque d’ambition ou de moyen, comme le sous-entend le journaliste du Parisien ? Non. 73% de notre promo de cette année nous avait placé en voeu n°1, près de 90% relève de notre public cible, près de 60% a obtenu un bac avec mention. Les lycéens qui viennent chez nous sont de bons bacheliers qui savent où ils mettent les pieds.

Comme je le dis souvent quand on m’interroge sur le sujet, la fac d’économie-gestion est une filière très sélective qui coûte très cher, comme toutes les filières de l’Université. Très sélective, non pas à l’entrée, certes, mais chaque année : pour passer dans l’année supérieure, il faut obtenir ses examens. Sélection ex-post plutôt que ex-ante, mais sélection. Notre public cible y réussit bien : 70 à 80% des bacheliers ES et S qui se présentent à l’ensemble des examens obtiennent leur première année.

Très chère, également. Si vous rapportez le budget de l’Université de Poitiers au nombre d’étudiants, vous obtenez quelque chose comme 10 000€ par étudiant. Comme la dépense est socialisée, chaque étudiant ne paye qu’une infime part de cet investissement. Mais c’est ce que chacun coûte (avec des variations, bien sûr, moins en licence qu’en master, moins en sciences humaines et sociales qu’en sciences dites dures plus gourmandes en matériel, etc.).

Je suis convaincu que nos meilleurs étudiants sont bien meilleurs que les meilleurs étudiants des autres formations, réputées meilleures parce que sélectives à l’entrée : un bon lycéen doit se battre, souvent, contre ses profs de lycée quand il explique qu’il veut rejoindre l’Université alors que son dossier lui ouvre grand les portes des prépas ; il doit se battre, souvent, contre ses parents, qui ont en tête l’image de l’Université d’il y a plus de trente ans ; il doit se battre contre cette pression sociale, véhiculée par les médias, qui font de l’Université, parce que non sélective, un choix par défaut ou par manque d’ambition. Ça forge un caractère, ça vous rend plus mature.

L’autre avantage de l’Université est de forger des jeunes qui restent humbles. Qui doutent d’eux-mêmes, qui s’interrogent. Qui ne débarquent pas dans une entreprise en terrain conquis, parce que quand même, on a été sélectionné, on est l’élite. Ils sont à l’écoute, avant de prendre la parole. Dans un monde incertain, c’est une grande qualité. C’est même la qualité première.

13 commentaires sur “L’attractivité de l’Université

    • L’état des bâtiment est bon voire très bon à l’Université de Poitiers, rien à voir avec les images postées! Quand à la problématique « grève », cela fait un paquet d’années que je n’ai pas entendu un lycéen en parler…

  1. Et tout ça corrobore aussi les publications que d’aucuns ont critiquées dans Capital, ou le Monde qui montrent que les taux d’insertion sont excellents et que nous nous plaçons pas mal dans beaucoup de domaines….

  2. « L’autre avantage de l’Université est de forger des jeunes qui restent humbles ». Bizarre ça.
    J’ai connu des ingénieurs passés par prépa+GE qui ne m’ont pas semblé particulièrement arrogants.
    Et des « universitaires » assez imbus d’eux-mêmes…
    En ce qui me concerne la prépa m’a plutôt paru être une « école d’humilité » 🙂

  3. J’allais écrire la même chose que Bernard. De plus en général l’élève de GE a en tête d’avoir raté une autre GE, ce qui laisse des traces. C’est peut être d’ailleurs le gros désavantage des GE, de produire des gens marqués par un échec.

    • Oui, j’ai failli signaler dans mon post ce que vous dites à propos des anciens élèves de prépa.
      Ce que dit Bouba-Olga m’a franchement étonné, je suis plus habitué au « bashing » contre ces « taupes qui cassent les élèves ».
      Élèves qui – du moins c’était le cas à mon époque – s’en sortaient en général « haut la main » au lycée, sans avoir à fournir grand effort, et qui se retrouvent pour la plupart à « galérer », réalisant parfois l’exploit d’atteindre la moyenne.
      Quand on est passé par là, même si on entre dans une bonne école d’ingé, on a quand même gardé le souvenir d’avoir été loin de ceux qui on intégré « le top » (entrés l’ENS en particulier et qui considèrent l’agrégation de math ou physique comme un exercice scolaire sans grand intérêt…)

      Mais de par sa discipline Bouba-Olga fait peut-être allusion aux élèves des écoles de commerce que je connais moins.
      Je me souviens que les (« simples » !) étudiants en IUT « Technique de commercialisation » – étaient très mal vu des scientifiques de l’université proche de chez moi.

      Peut-être pense-il aussi aux « énarques » ?

      • L’essentiel de mon propos était de produire quelques stats pour aller contre l’allant de soi repris par le journaliste consistant à affirmer que si on va à l’Université, c’est par manque de moyen et/ou d’ambition. Sur le système grandes écoles, s’il produit soit des gens trop sûrs d’eux-mêmes (mon expérience, plus orientée école de commerce, c’est vrai), soit des gens dépités de ne pas avoir eu la meilleure école (vos témoignages), comment dire…
        Plus généralement, le système éducatif français et son double système Universités/Grandes Ecoles unique au monde est calamiteux, cf. par exemple le petit bouquin « la machine à trier », qui montre bien comment tout est organisé autour de la production d’une élite dont toute la vie professionnelle est tracée en fonction de l’école décrochée à 18 ou 20 ans…

        • Mais quelle est l’importance de cette « élite » que vous évoquez ? Ne s’agit-il pas seulement de cette toute petite minorité qui est passée par les fameux « grands corps » à la sortie de l’X de l’ENA ? Quelques dizaines de personnes par an il me semble.
          De mon point de vue un gros reproche que l’on peut faire à la dichotomie française entre GE et université et de mettre plus l’accent, dans « la production des élites » sur un « formatage », de haut niveau mais scolaire, au détriment de la formation par la recherche. Dans d’autres pays les ingénieurs sont plus proches, de notre point de vue, des techniciens supérieurs, et ce sont des docteurs qui « tiennent le haut du pavé ».

          • Sur le nombre, je ne sais pas trop, quelques dizaines, quelques centaines, quelques milliers, je pense que ce n’est pas le problème. Même à quelques dizaines, le mal est grand si l’ensemble de la pyramide est construit pour produire cette élite. J’ai le sentiment d’un système qui marche pour la tête. Sur la tête, donc. Avec une base qui souffre et qui s’effrite.

  4. « l’ensemble de la pyramide est construit pour produire cette élite ». J’ai assez souvent entendu dire ça.
    Mais je ne comprends pas bien ce que cela signifie. Faut-il comprendre que la majorité des élèves qui arrivent au bac (ça doit faire dans les 3/4 d’une génération je pense) n’ont en fait rien appris au cours leur scolarité, si l’on met de côté l’élite qui ira en prépa ou en IEP ?
    Que sur les 2,5 millions d’étudiants qu’il doit y avoir dans l’enseignement supérieur, seulement quelques milliers tout au plus n’y perdent pas leur temps ?

    • Non, ce n’est pas ça. Le problème, c’est pour les jeunes qui décrochent et échouent, sortent du système sans qualification, d’où un important problème de chômage des jeunes non qualifiés, plus important en France qu’ailleurs. Une partie de ce problème s’explique par le fonctionnement du système éducatif, cf. les enquêtes PISA et le bouquin « la machine à trier » (http://www.amazon.fr/La-Machine-trier-Comment-jeunesse/dp/2212557779)
      De plus, le diplôme obtenu à la fin de ses études compte beaucoup, compte trop, dans l’obtention de tel ou tel emploi et dans les progressions de carrière pour certains postes à haute responsabilité. Les jeunes de l’Université ne sont pas les premiers exposés, ils trouvent du boulot, qui correspond globalement à leur niveau de formation, mais ça manque de diversité au sein de notre élite politique et économique je dirais. Il y a eu par exemple des études intéressantes sur la composition des conseils d’administration des groupes français, beaucoup de reproduction sociale avec cooptation de personnes issues des mêmes grandes écoles.

  5. Oui, il y a un problème évident avec ces jeunes qui décrochent et quittent le système éducatif sans qualification.
    Faut-il leur offrir un enseignement plus adapté – et remettre en cause le « collège unique » notamment ?

    Pour ce qui est des élites politiques, je note tout de même que notre premier ministre actuel n’a « pas plus » qu’une licence d’histoire. Et le précédent était un ancien prof d’allemand. La filière Science Po ENA n’est donc pas une voire unique pour devenir un professionnel de la politique. Même si personnellement je déplore que les « scientifiques » ne soient pas plus visibles en politique – surtout à l’heure où l’on déplore le manque d’attractivité de ce type de formation auprès de jeunes. Et je note que Mme Merkel a par contre une formation de physicienne.

    Pour ce qui est des élites économiques, peut-être le problème se situe-t-il plus au niveau du fonctionnement de l’État que celui de l’école ? Qui comprend la sélection – à l’origine conçue comme démocratique je crois – des élites administratives, mais aussi de certaines particularités du « capitalisme à la française » ?

    Dans les grandes entreprises, de la même façon qu’on essaie d’y imposer une parité H/F dans les conseils d’administration, faut-il également y restreindre par la loi la participation des personnes issues des GE ?

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