Entreprise négative contre l’enseignement de l’économie – épisode 3

Nouvel épisode, car le débat repart de plus belle.  Voir par exemple RCE, Pierre Maura, David
Mourey
, Denis Colombi et le site de l’APSES avec tout un ensemble de liens vers des articles ou émissions de radio.


Résumé des épisodes précédents :

L’Association Positive entreprise considère que les jeunes n’aiment pas l’entreprise à cause de l’école
et plus précisément en raison du contenu des manuels scolaires d’économie de seconde, qui véhiculent « une image pessimiste, incomplète, réductrice et idéologiquement orientée de
l’entreprise ». Pour pallier ce problème, Thibault Lanxade propose d’intégrer « des chefs d’entreprise dans la commission des programmes scolaires », afin de « réactualiser
les données des manuels scolaires et [de] proposer une vision objective et positive du monde de
l’entreprise ». Lors de l’épisode 1, nous avons vu que 71,4% des élèves ne suivent pas
l’enseignement de SES
, difficile dès lors d’en faire le responsable du désamour des jeunes pour l’entreprise. Lors de l’épisode 2, nous avons montré, à partir des sondages de l’association Positive Entreprise elle-même, ce qui est quand même
cocasse, que 74% des jeunes ont un opinion positive de l’entreprise. Troisième épisode, donc, qui s’intéresse à la capacité des dirigeants à proposer « une vision objective et
positive » du monde de l’entreprise…


Comme le rappelle Yvon Gattaz dans un « grand débat » de BFM du 14 janvier dernier, l’économie, ça se passe dans
les entreprises. Les mieux placés pour parler d’économie, ce sont donc les dirigeants d’entreprises. Il conviendrait dès lors qu’ils participent à la définition des programmes, et qu’ils
interviennent plus souvent dans les collèges et lycées, histoire d’expliquer aux élèves (et à leurs enseignants) ce que c’est que la vérité vraie de l’entreprise et donc, la vérité vraie en
matière d’économie.

Dans cette perspective, on consultera avec intérêt cet article des
Echos
, qui reprend les principaux résultats d’une étude de Watson Wyatt, dans laquelle le
cabinet de consultant interroge employés et employeurs sur ce qui attire les premiers dans les entreprises, et sur ce qui les en fait partir. Sur cette question, les employés
sont logiquement les mieux informés. Tout l’enjeu est donc de savoir si les employeurs ont bien compris leurs motivations. En fait, non : s
ur le premier
point, les employeurs répondent « l’évolution de carrière » à 55% et « la réputation de l’entreprise » à 51%. Mais si on interroge les employés, ils répondent « le contenu du poste » à 49% et « la
sécurité de l’emploi » à 34%. Idem sur le deuxième point : les employeurs pensent que les salariés partent pour des raisons d’évolution de carrière (49%) ou pour une promotion (48%) alors que les
employés insistent sur « le niveau de stress » (35%) et « le salaire de base » (34%).

Imaginons maintenant qu’un dirigeant soit invité dans un établissement pour expliquer à nos chères têtes blondes ce qui attire et fait partir les salariés des entreprises. En supposant que le
sondage mentionné ici soit représentatif de l’opinion des dirigeants, on peut penser qu’ils vont commettre quelques erreurs d’analyse… On remarque également avec ce petit exemple que l’objectif
assigné par Positive Entreprise (et par d’autres, notamment Claude Goasgen sur France Info) d’un enseignement
objectif et positif est difficilement atteignable : si on veut que l’enseignement soit positif, autant éviter de dire que nombre de salariés disent quitter leur emploi pour motif
de stress. Ce faisant, on perd en objectivité. Et si on mentionne l’importance du stress, à l’inverse, on perd en positive attitude.
On pourrait
multiplier les exemples : j’avais montré ici les erreurs d’analyse de Laurence Parisot, lorsqu’elle s’était improvisée prof d’économie devant un aréopage de dirigeants du Medef. Dans cet autre billet, j’avais montré le décalage entre ce que pensent les dirigeants de l’attractivité de la France et le
degré effectif d’attractivité de notre pays. Bref : un bon dirigeant d’entreprise n’est pas nécessairement, il est sans doute même très rarement, un bon économiste. Et ce n’est pas grave,
car ce n’est pas ce qu’on lui demande. Pas plus qu’on ne demande aux profs ou chercheurs en économie d’être de bons dirigeants d’entreprises.

Ceci ne signifie pas qu’il ne faut pas développer les relations entre entreprises et monde de l’éducation, notamment dans le cadre des cours
d’économie. Mais pas pour que ces dirigeants expliquent ce qu’il faut enseigner, ni comment. Je reprends l’exemple du stress des salariés : je pense qu’il peut être efficace que l’enseignant
présente l’état de la réflexion des économistes sur le sujet plus large des conditions de travail (en s’appuyant par exemple et entre autres sur les travaux
d’Askenazy)
. On peut imaginer ensuite qu’il invite des dirigeants, des salariés, un médecin du travail, …,  à venir échanger sur le sujet. Ceci permettrait de donner du corps à
l’enseignement dispensé, d’identifier d’éventuels décalages entre l’état général du problème et la représentation qu’en ont les acteurs, de discuter autour de ces décalages, d’échanger aussi sur
les moyens mobilisés par les acteurs pour résoudre les problèmes rencontrés. Pour information, et pour y avoir participé à l’occasion, je signale que ce type de démarche existe déjà dans les
lycées, et que ça fonctionne très bien. A charge sans doute de trouver les moyens de généraliser, ce qui suppose notamment que les responsables d’entreprises acceptent de dégager un peu de temps
pour cela. 

Au final, les élèves n’auraient sans doute ni une vision positive de l’entreprise, ni une vision négative, simplement une
vision plus juste, et de meilleurs outils pour décrypter la réalité qui les entoure. Ce que l’on peut considérer comme un objectif louable, y compris pour les entreprises sousceptibles de
recruter, plus tard, ces personnes.

18 commentaires sur “Entreprise négative contre l’enseignement de l’économie – épisode 3

  1. Voilà, je suis cité par le premier blog consacré aux sciences sociales que j’ai lu… C’est la consécration :DBon, plus sérieusement, j’en profite pour dire que j’attend avec impatience le jour où une association appellée « Laïcité Positive » rendra un rapport expliquant que les programmes de Sciences et Vie de la Terre et de la Philosophie sont incroyablement biaisés et ne donnent pas une image positive de la religion. Par conséquent, il sera essentiel d’associer des cardinaux à la réaction des différents manuels…

  2. Hem, vous ne pensiez pas plutôt à « Positive Religion » ? (et pour information – ou pour dépression – il y a déjà eu des initiatives de ce genre. Et pas seulement aux Etats-Unis).

  3. Réjouissez vous, Monsieur Bouba Olga….La dépréciation de l’enseignement de l’économie, c’est terminé.Demain grâce au rapport de notre nouveau phare de la pensée, j’ai nommé Jacques Attali, l’économie sera enseignée dès le primaire!

  4. Je trouve votre point de vue tout à fait pertinent : c’est l’enseignant qui a pour fonction de choisir la manière dont il fait cours, en conformité avec le programme. La venue d’un dirigeant ne peut se faire que dans le cadre d’un débat. Mais combien de dirigeants accepteraient de confronter leur point de vue avec celui des salariés devant un public lycéen ? Il y en a, mais en tant qu’enseignant, je confirme le mal qu’on a à les coinvaincre de venir…

  5. Il faut enseigner LES economies plutot que L’économie (comme on l’a déjà vu pour la mathématique ou les mathématiques) : la macroéconomie, l’économie d’entreprises, les marchés, l’économie sociale, l’économie du savoir, etc. Ce sont des théories explicatives, des modèles qui ont des domaines d’application et des limites de validité à précisément définir. L’incompréhension dans le grand débat entre économistes et chefs d’entreprises tient à ce que chacun parle de son économie … qui n’est pas celle de l’autre, et donc aussi de modèles différents. Par exemple, prenons la fonction de production nationale : -         selon les économistes c’est la fonction de Cobb Douglas P = k x C^a x E^(1-a) où C désigne le capital, E l’effectif,  a un paramètre et k la « productivité des facteurs » -         selon un chef d’entreprise, l’économie est la somme des secteurs, chacun ayant une production bien approximée par  Pi = ki Ci (parce que l’effectif est proportionnel à Ci, et la production proportionnée aux moyens/capital mis en œuvre, chaque ki étant in coefficient sectoriel que chaque entreprise essaie de maximiser). De plus certains secteurs ont besoin d’une taille critique pour fonctionner (on ne construit pas une demi usine …), et leur efficacité dépend aussi de secteurs connexes dans la chaine de valeur. La production est aussi à distinguer en volume par rapport à sa valeur marchande : une entreprise qui réalise plus de profits peut accélérer ses investissements, sa R&D, son commercial pour se développer plus vite. Les entreprises sont dans une compétition éventuellement mondiale.  Ces deux modèles sont clairement divergents et ont un fort besoin d’être réconciliés.

  6. Moi je pense que pour les cours de SVT sur la reproduction les programmes devraient être rédigés et présentés par Rocco Sifredi. Il a un CV bien fourni dans ce domaine de recherche….désolé.

  7. @Emmeline : « laïcité positive », c’était pour faire référence aux dernières sorties de notre cher président, sur le fait, par exemple, qu’un instituteur ne remplacera jamais un curé dans la transmission des valeurs.

  8. -D’accord sur l’ensemble. L’enjeu n’est pas de faire enseigner l’économie par les chefs d’entreprise, mais de faire en sorte que les élèves rencontrent l’entreprise (employeurs ou salariés), d’une manière ou d’une autre. Qu’elle ne leur apparaisse pas comme une monstruosité, ni comme une merveille. Juste comme une banale réalité. Si les chefs d’entreprise viennent enseigner l’économie, ce qu’ils vont dire va passer pour de la propagande, et le fossé va s’agrandir.-Mettre en évidence le décalage entre moyennes générales et expériences particulières, ça me paraît particulièrement pertinent du point de vue pédagogique.-Et puis j’avais aussi une critique pour faire bonne mesure mais je l’ai oubliée.

  9. Merci, pour « laïcité positive », j’avais compris (quand même… je sais que j’ai fait un bac ES, mais il y a des choses à sauver en moi) ! c’est même pour ça que je proposais « religion positive », histoire d’être plus au goût du jour ; après tout, « positive entreprise » ne s’appelle pas « secteur public positif ». Oh, c’est trop compliqué la logique…

  10. Effectivement, la place du chef d’entreprise n’est pas celle du professeur, et il n’a pas à intéférer dans le contenu enseigné. Mais j’ajoute que le rôle de l’école, ou de l’université, n’est pas de permettre le lien des élèves avec l’entreprise. Avec une formation suffisante et bien ciblée, le circuit du recrutement serait  par nature facilité. Toute la difficulté restante se situant d’abord ailleurs, dans l’incohérence d’une société qui ne sait pas où elle va. C’est une question qui va au-delà du simple rapport entre agents de l’économie.

  11.  Une des recettes miracles d’Attali l’enchanteur: Faciliter l’immigration pour faire face aux refus de nos inactifs d’exercer un métier manuel. La Société Générale annonce s’être fait plumer de 4,7 milliards d’ € par la faute de Jérôme Kerviel, laissant pantois le monde de la finance réuni à DAVOS ! http://blog-ccc.typepad.fr/blog_ccc/2008/01/la-socit-gnrale.html?cid=98796674#comment-98796674http://blog-ccc.typepad.fr/blog_ccc/2008/01/une-des-recette.html#commentsL’ancien premier ministre Michel Rocard a qualifié l’enseignement de l’économie de « catastrophe ambulante », responsable du blocage du dialogue social dans notre pays »: Michel Rocard pense simplement comme tous les gestionnaires d’entreprise qui n’ont pas le nez collé sur les profits à courts termes.COMMISSION ATTALI : L’idéologie de la matière grise « Occidentale et FRANÇAISE » au service des sous races du reste du monde continue à faire recette !   http://blogccc.typepad.fr/blog_ccc/2008/01/commission-atta.html#comments

  12. Effectivement les chefs d’entreprises ont bien peu de compétences en économie. En cotoyant un certain nombre d’entres eux dans mes activités professionnelles (conseil stratégique) je suis souvent effaré de leur méconnaissance de l’environnement et des mécanismes économiques, et  du jeu complexe des acteurs. Donc pour prendre des décisions ils en sont réduits à la simplification, au pilotage à court terme de leurs entreprises.  Pas de vision stratégique, compétences managériales limitées, méconnaissances de l’économie , cela explique notamment le faible développement des PME/PMI française.Un conseil à leur donner : reprenez quelques cours d’économie !Enfin, pour les dirigeants des grandes entreprises qui font l’actualité économico-médiatique, bon nombre d’entres eux ont l’ego plus développé que le cash flow . Deuxième conseil ; recentrez vous donc sur vos entreprises et posez vous la question : que sera votre entreprise dans 10 ans  ?Jacques Mathé

  13. Ce n’est effectivement pas à des chefs d’entreprise d’enseigner les sciences économiques. (Même si il devrait éxister un cours de leçon de choses ou tous les acteurs de la société pourraient présenter en quelques heures leurs activités et leur vision de monde.)Il me semble que le débat sur situe plutot sur quelle école de science économique enseigner ? Parcequ’il y a profusion..Et que les écoles hostiles à l’économie de marché ou fortement interventionnistes y sont sur-sur-representées..Daniel T

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