L’Ile de France est-elle surproductive?

Lorsqu’on rapporte le revenu par habitant de l’Ile de France au revenu par habitant de l’ensemble du pays, on obtient, en 2005, un indice de 123 : le niveau de vie en IDF est 23% plus élevé que dans les autres régions. Quand on effectue le même calcul en s’appuyant sur le PIB par habitant, l’indice monte à 152. La différence entre les deux chiffres s’explique par différents mécanismes de redistribution longuement analysés par Davezies, l’idée de base étant qu’une partie des richesses créées en IDF sont distribuées et/ou redistribuées sous formes de revenu dans les autres régions.

J’ai vaguement l’impression que certains tirent de ces chiffres l’idée que la « compétitivité française » serait avant tout celle de l’Ile de France, les autres régions vivant au crochet de la région capitale, sans même lui en être reconnaissant… A commencer par Davezies, dans un article pour La vie des idées,  dans lequel il s’inquiète du déclin de la métropole francilienne qu’il considère comme « à la fois le meilleur atout français dans la nouvelle économie mondialisée et la principale – presque l’unique – pompe à redistribuer les richesses créées – via les budgets publics et sociaux – vers le reste du pays ». Pour continuer avec Missika, qui critique l’analyse de Davezie du déclin francilien, mais titre sa contribution « Paris, ville-monde dans une France endormie ».

Un examen un peu attentif des données conduit cependant à nuancer ce genre de propos. Dotons nous d’un objectif : mesurer la productivité des régions.Premier indicateur possible, le PIB par habitant, abondamment utilisé pour les comparaisons internationales et interrégionales de productivité.

En rapportant la valeur observée en Ile de France à la valeur France entière, on obtient ce graphique :



Soit une surproductivité de plus de 50% depuis 1990, avec certes quelques variations, mais plutôt négligeables.

Le problème, c’est que le PIB par habitant est un assez mauvais indicateur de productivité, car tous les habitants ne participent pas à la création de richesses, ils n’ont donc pas à être comptabilisés au dénominateur. Un meilleur indicateur est le PIB par emploi, rapport entre les richesses créées et les personnes effectivement mobilisées pour créer ces richesses. Le lien entre ces deux indicateurs est simple à établir :

PIB/H = PIB/L * L/H

avec L le nombre de personnes effectivement mobilisées.

Autrement dit, le PIB part habitant de certaines régions peut être plus important non pas en raison d’une productivité supérieure, mais parce que le rapport L/H y est plus important (ce qui résulte de différentes choses, notamment des considérations démographiques : part moins importante de personnes âgées qui ne sont plus en âge de travailler par exemple ; ou par des différences de taux de chômage).

 Comme on dispose des données sur le PIB par emploi, on peut reprendre et modifier notre graphique :



La surproductivité de 50% est sérieusement entamée, elle tombe à 30% en fin de période. On observe tendanciellement une hausse relative de la productivité apparente du travail de l’Ile de France et une baisse relative de L/H.

Est-ce tout? Non, toujours pas… Les différences de productivité observées à une échelle macro-régionale peuvent en effet s’expliquer par des différences de spécialisation des régions, plus que par des différences intrinsèques de productivité. On retrouve la même idée que dans mon billet consacré aux différences d’intensité technologique entre pays européens.

Pour mesurer l’importance des effets de spécialisation, on peut s’appuyer sur ce que l’on appelle une analyse structurelle-résiduelle, qui permet de dissocier, dans l’écart total de productivité entre une région donnée et l’ensemble de référence, l’écart que l’on peut attribuer au jeu des spécialisations (écart structurel) et l’écart résiduel (ou écart géographique).

Petite difficulté cependant, pour mesurer cela, il faut disposer des valeurs ajoutées et des personnes employées par secteur. Or, si on dispose bien des valeurs ajoutées (seulement jusqu’en 2005 cependant), je n’ai trouvé les données que pour les effectifs salariés, non pas pour salariés et non salariés. J’ai donc dû recalculer une productivité apparente du travail (notée PIB/L*) avant de faire la décomposition entre écart structurel et écart résiduel. Or, on observe un certain écart entre PIB/L et PIB/L* :



Ce qui devrait s’expliquer logiquement par le fait que les non salariés sont moins nombreux en Ile de France que dans les autres régions, ce que j’ai pu vérifier au niveau macro-régional, à partir de ces données (la part des non salariés est de 6% en Ilde de France en 2005, c’est la part la plus faible (hors Corse), à comparer à la moyenne France entière de 9%).

Que nous donne la décomposition écart structurel/écart résiduel? Ceci :



Conclusion ? L’écart initial de productivité de 50% que l’on croyait lire dans les statistiques de PIB par habitant est tombé, après ces quelques décompositions, à un peu plus de 10%. Et encore : la décomposition s’appuie sur une décompostion de l’activité en NES 36. Une décomposition plus fine (mais les données ne sont pas disponibles) pourrait faire apparaître un écart structurel plus forte (l’écart résiduel observé étant décomposé en un écart structurel à une échelle plus fine et un nouvel écart résiduel).

 Au final, l’Ile de France présente donc une productivité macro-régionale supérieure à celle des autres régions françaises, mais les différences sont loin d’atteindre le niveau que certains ont en tête. Une bonne partie des écarts de PIB par habitant s’explique par des écarts démographiques ou de taux de chômage (qui jouent sur L/H) et par des différences de spécialisation. Titrer « Paris, ville-monde dans une France endormie »  a donc de quoi hérisser le poil d’un économiste, surtout lorsqu’il est localisé en province… 

18 commentaires sur “L’Ile de France est-elle surproductive?

  1. Bonne analyse générale. Un détail me chifonne: l’annonce d’un niveau de vie moyen nettement plus élevé en Ile de France. Il faudrait aussi informer sur un niveau de vie median nettement plus bas que le niveau de vie moyen, compte tenu notamment du prix des loyers privés et du coût des emprunts immobiliers pour les accédants à la propriété. Les inégalités de niveau de vie sont plus fortes en Ile de France , compte tenu de cette rente immobilière beaucoup plus élevée qui profite surtout à une minorité de riches.

  2. Je suis maître de conférences de littérature (donc un peu poète) en province (personne n’est parfait), euh… le Louvre, les musées Art Premier, Beaubourg, l’Opéra, la Comédie française, la grande bibliothèque, la télé, les grandes écoles, les meilleurs hôpitaux, le remboursement des transports publics, ce serait pas un tout petit peu sur Paris? J’ai dû rêver…

  3. Ce que ce genre d’études oublie , ce sont les circuits invisibles de captation de richesses par l’Ile de france comme le 1% logement qui alimente les collecteurs d’ile de france alors que les  contributeurs sont en majorité en Province comme dans le cas des entreprises nationales dont le siége est en région parisienne . Les capitaux restent sur l »Ile de france ne serais ce qu’à cause des coûts immobiliers

  4. Le fait que les sièges de (grandes) entreprises soient presque exclusivement situés en Ile-de-France, même lorsque l’ensemble de leurs activités (R&D, production, logistique, etc.) ne s’y trouve pas ne joue-t-il pas ?Je dis peut-être une grosse bêtise, je n’ai pas du tout la maîtrise des outils économiques nécessaires.

  5. J’ai beau bosser autant d’heures que je peux le faire à Poitiers, mon salaire moyen sera toujours plus faible que celui de mes homologues parisiens…

  6. la logique de l’analyse semble imparable mais…cependant n’y a-t-il pas une sorte de tautologie (ou d’erreurs corrélées) à éliminer l’effet de spécialisation qui pourrait bien être lié à une productivité réellement supérieure?

  7. @Patric : et alors ? En quoi votre commentaire remet-il en cause l’analyse d’OBO ? Au contraire, vous allez dans son sens : son travail a justement consisté à tenir compte des différences de spécialisation des régions. Les exemples que vous donnez ne correspondent pas à une productivité intrinsèque plus grande des Franciliens, seulement à une localisation particulière (et auto-renforcée) de certaines activités… que vous considérez comme particulièrement productives, apparemment : vous êtes sûr que la Comédie Française est un moteur essentiel de création de richesse ?… Vous confondez largement l’existence d’un patrimoine historique et culturel avec la capacité à produire de façon efficace – ce dernier point étant l’objet de l’étude d’OBO.J’ai donc peur que votre commentaire soit largement hors-sujet, ne vous en déplaise.

  8. Juste un ajout « à la Sauvy »: l’IdF joue aussi comme attracteur de personnes jeunes formées largement en province (c’est toujours vrai pour l’Auvergne, le Limousin et d’autres régions de l’ouest je pense). La structure de population n’est donc pas la même à Paris qu’ailleurs, laissant les retraités et les enfants à la campagne.On pourrait poursuivre le raisonnement évoqué plus haut en s’interrogeant sur les économies faites par l’IdF en recrutant des jeunes de 20 ans formés ailleurs pour exporter des retraités de 60 qui vont couler des jours heureux en province.Je laisse à notre hôte le soin de juger si cette remarque est pertinente ou non, de mon coté, pour venir de région plutôt « émigratrice », j’ai l’impression que la fuite des cerveaux au niveau national est conséquente. Si ce n’était qu’affaire de spécialisation au sein d’activités de haut niveau, ce ne serait pas grave, mais je crains que la démarcation ne passe plutôt entre activités à fort contenu technique/décisionnel sur l’IdF et plutôt de moindre niveau ailleurs.

  9. Cher Mr Bouba-Olga,Vous aviez promis une recession de l’ouvrage de Laurent Davezies, La République et ses territoires ? Doit-on considérer cette contribution comme note de  lecture de l’ouvrage ?Merci de votre attention.

  10. Ok,Merci beaucoup. Le livre de Davezies est très séduisant mais il souffre de plusiuers lacunes.Votre billet en montre une de manière très convaincante.Je n’aime pas le ton polémique de l’ouvrage et des diférentes interventions orales de l’auteur (il est passé sur France Culture ; il a été invité par le CESR d’Aquitaine…). quand on l’écoute, on l’impression qu’il nous explique que lui a tout compris et que nous sommes des idiots…Par ailleurs, ses raisonnements économiques sont très discutables.Merci de votre attention et bonnes fêtes surtout.

  11. A propos de la compétitivité de l’Ile-de-France.Un petite chose (de plus) qui a échappé à nos médias: le chomâge de catégorie 1 a augmenté de 8,7% sur 1 an en France à fin novembre. Sauf que c’est une moyenne. En fait, le chômage a augmenté de plus de 10% dans 15 régions, mais seulement de 1% en Ile-de-France, qui semble étrangement épargnée par la crise actuelle. Voir en page 8 de la stat Dares: http://www.travail-solidarite….

  12. Je vous signale que par dérogation au droit commun les grandes entreprises d’envergure nationale ou internationale disposent du droit de déposer leur bilan au lieu de leur siège social situé, par exemple ,dans le quartier de la Défense.Si, et c’est à vérifier, les agrégats permettant le calcul du PIB sont calculés à partir du lieu de déclaration de la production et non du lieu réel de production, alors tous les prémices du constat effectué sont erronés.Je pose simplement la question…

  13. @ jonahan : non, il n’y a pas ce biais. Voir ici pour la méthode de construction des PIB régionaux, notamment ce passage : « Les comptes des entreprises permettent de calculer une valeur ajoutée pour chaque entreprise qui est ensuite régionalisée au prorata de la masse salariale de chaque établissement. »

  14. Etes-vous bien sûr que la répartition du PIB région/Idf en fonction de la masse salariale soit pertinente ? Je ne le crois pas et je ne suis pas le seul…La production/recherche/fabrication est majoritairement majoritairement en région, alors que la technostructure est plutôt située en IdF. Le système déclaratif fiscal français conduit les groupes à déclarer leurs opérations à l’établissement principal, ce qui conduit immanquablement à une discordance en matière de statistique publique. On utilise donc une clé de répartition région/IdF supposeée corriger cette discordance. Or cette clé est inopérante, car elle ne prend pas en compte la répartition de la valeur ajoutée, c’est-à-dire de la richesse, qui se fait bien évidemment au seul profit de l’IdF. Il est absolument indiscutable qu’il y a captation de la valeur ajoutée par les structures centralisées en IdF.Un très bon exemple est le système de production agricole français. L’agriculteur fabrique et vend à perte (budget équilibré par les subventions publiques). Le transformateur travaille à marges réduites. Jusqu’ici la valeur ajoutée est quasi-inexistante, bien que la production soit déjà fabriquée et commercialisable. Le distributeur local (hypermarché) fait la culbute en mutipliant les prix par deux. Il pourrait recevoir la fraction la plus importante de la valeur ajoutée, si le système s’arrêtait là. Mais ce n’est pas le cas : l’hypermarché se voit facturer des prestations diverses par le réseau de distribution (groupe centralisé en IdF), qui conduisent la valeur ajoutée vers la spirale francilienne. Il n’y a donc pas d’équilibre entre les région et Idf, puisque les régions créent, fabriquent et distribuent, et les têtes de groupe empochent les bénéfices !Au regard de ce shéma, la création de richesse ne peut absolument pas être répartie en fonction de la masse salariale, critère on ne peut plus artificiel. une pure construction intellectuelle, dans une période où le recours à la sous-traitance et l’intérim est généralisé. Pourquoi ne pas prendre non plus la superficie des locaux d’exploitation, tant qu’on y est  ? Ou l’âge du capitaine.

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