Fracture sociale

L’image du mois (merci Daniel)

Exemple extrême de ségrégation spatiale… Un peu partout, des exemples de ce genre, en plus ou moins marqués, sont observés. Immédiatement, on pense au syndrôme Nimby (Not In My BackYard), et l’on se dit que les individus doivent être vraiment intolérants pour que de telles situations émergent.

Et bien non, les comportements d’individus tolérants peuvent conduire à ce type de résultat. Petit jeu pour vous en convaincre.
Prenez un échiquier (64 cases) sur lequel vous disposerez alternativement des ronds et des croix (ou des pions noirs et des pions blancs, ou ce que vous voulez) comme suit :

L’échiquier – La Ville
O X O X O X
O X O X O X O X
X O X O X O X O
O X O X O X O X
X O X O X O X O
O X O X O X O X
X O X O X O X O
X O X O X O

Ces pions sont tolérants, car ils acceptent d’avoir des voisins différents d’eux, mais seulement partiellement tolérants, car ils ne seront heureux que si un tiers au moins de leurs voisins est de même nature qu’eux. En fonction du nombre de voisins d’un pion, le nombre de voisins nécessaire pour que ce pion soit heureux est donc le suivant :

Nombre de voisins Nombre de voisins identiques pour être heureux
1 ou 2 1
3, 4 ou 5 2
6, 7 ou 8 3

Sous ces conditions, on peut vérifier que la configuration initiale ci-dessus est stable : tous les pions sont heureux.

Supposons maintenant que certaines personnes (les pions) veulent déménager du quartier (l’échiquier). D’autres veulent s’y installer. Pour simuler ce mouvement, enlevez 20 pions au hasard et ajoutez sur 5 des 20 cases libérées des pions ronds ou croix (choisis également aléatoirement).Certains pions sont dès lors mécontents : ils migrent vers une case où ils redeviennent contents. Ce faisant, ils affectent la situation d’autres individus, qui, à leur tour, vont migrer. Le processus se poursuit jusqu’à l’équilibre.

Si vous jouez à ce jeu, vous aboutirez immanquablement a de la ségrégation spatiale, avec constitution de groupes homogènes de ronds et de croix. On est dans une logique interactionnsite, dans laquelle les interactions microéconomiques produisent des régularités macroéconomiques qui peuvent être contradictoires avec les préférences des individus : je le rappelle, les individus du jeu n’ont pas comme règle de comportement la recherche de la ségrégation, celle-ci est un produit de leurs comportements plutôt tolérants.

Ce petit jeu a été proposé il y a une trentaine d’année par Thomas Schelling, dans son ouvrage Micromotives et Macrobehaviors, joliment traduit en Français sous le titre La tyrannie des petites décisions. Si, en plus, vous rajoutez des politiques d’éducation, de logement ou sur le marché du travail qui procèdent par zonage, comme c’est souvent le cas, vous ne ferez que renforcer la ségrégation spatiale (C’est en tout cas le point de vue que je défends dans les nouvelles géographies, p. 208 et suivantes). Les solutions ne sont pas simples, mais une politique de mixité, à la fois au niveau du logement et de l’éducation, semblent incontournables, politique qu’aucun élu local ne souhaitera initier. A charge donc pour le gouvernement de les y "inciter"…

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10 commentaires sur “Fracture sociale

  1. Cet exemple serait plus convaincant si 1 / 1 / 1 (voisin identique pour être content) aboutissait à des configurations non ségréguées, or je dirai intuitivement (j’ai pas fait le code 🙂 que même à 1 / 1 / 1 après peut-être un beaucoups plus de générations et mouvements aléatoires imposés on aboutirait aussi à une situation ségréguée.Reste à étudier les expériences naturelles ou il n’y a pas eu ségrégation et à comprendre pourquoi 🙂

  2. Lors de la première lecture, je n’avais pas vu l’interêt de la chose. Bon, j’étais un peu dans les vappes. Après relecture, c’est pas mal intéressant, en fait. Mais gros souci : est-ce que ces principes furent vérifiés historiquement ? Et ce, "en masse" ? L’explication me semble trop simple pour des dynamiques qui sont généralement analysées longuement par les urbanistes, sociologues, psychologues, historiens, géographes… "Les solutions ne sont pas simples, mais une politique de mixité, à la fois au niveau du logement et de l’éducation, semblent incontournables, politique qu’aucun élu local ne souhaitera initier. A charge donc pour le gouvernement de les y "inciter"…" C’est justement penser à une solution trop simple qui risque d’amener des problèmes encore plus importants. Lorsque la mixité dans le système scolaire ou les logements sont présents, il y a toujours l’un des groupes représentatifs qui décide de se barrer. Pas réellement pour des raisons de tolérance ou non, mais plutôt en raison des incitations à déplacer ses enfants, par exemple, dans une école privée, ou dans un établissement mieux côté. (Coté ?) Le souci, donc, c’est que la mixité au niveau des logements, tout comme de l’éducation, devrait être "forcée". Maintenant, sur les résultats en eux-mêmes des enfants, l’existence ou non de classes "mixes" dérangent ou arrangent selon la vision que l’on se fait de l’école et de son rôle au sein de notre société. Cela touche le philosophique, le sociologique et le politique pur, après cela. Par exemple, faut-il ou non mélanger les très mauvais et les très bons élèves dans des classes hétérogènes ? La réponse à une telle question amène à se positionner pour ou contre une forme de système élitiste : si l’on forme des classes homogènes séparées, les mauvais auront beaucoup de chances de rester mauvais, et les meilleurs de l’être encore plus. (Avec les répercussions sur le dossier de l’élève, sa future scolarité, etc.) Cela n’a sûrement rien à voir avec la tolérance ou non de la différence. Même concernant les logements. Ou alors le terme "tolérance" comprend ici bien plus de sens que prévu à la base. Les "organisateurs" de la société (Politiques, administrateurs, etc.) ne sont généralement pas du côté des plus faibles, des classes sociales les moins aisées, des pauvres ou des exclus. Les média ne se font que rarement les voix de ces derniers non plus… étant donné qu’ils reflètent une culture, une information et tout un système "dominant". Les classes et groupes dominants orientent les politiques, qui sont généralement issus de ces derniers. On peut imaginer, en-dehors du principe de tolérance, le fait que l’on développe des contrastes aussi importants dans certaines agglomérations car c’est tout simplement ce qui plaît et avantage le plus les classes et groupes dominants. Cela me semble plus réaliste qu’un trip autour de la tolérance. Je ne postule en rien l’existence d’une seule et grande classe dominante uniforme et homogène, hein. Mais bon, je propose… Si l’on prend les classes "dominantes", en comprenant en leur sein les CSP supérieures, les média, chefs d’entreprises, ainsi que toute la culture qu’ils soutiennent et qui les représente… Si l’on prend les classes "dominées" comme devant subir, consciemment ou non, la structure orientée par les classes dominantes, tant par les politiques, chefs d’entreprises, etc. L’homme politique, l’urbaniste, le maire, le député, peuvent-ils être considérés comme des exécutants libres d’une mission que non pas l’intégralité du peuple (Selon les principes de la démocratie.), mais plutôt une partie de ce dernier, lui transmet ? Après on retourne à la théorie des rapports exécutants-principaux (Arg, je me souviens plus le nom, et j’arrive plus à retrouver mes cours ou votre premier bouquin.), à quelques choses près. Les asymétries d’informations sont bien présentes, mais en même temps la République Française a développé des méthodes de signalements et de préventions. Enfin bref je m’arrête là. Mon commentaire doit déjà être imbuvable. Mais bon, je reste sceptique par rapport au principe de "tolérance/intolérance", concernant l’organisation urbaine… AJC

  3. Moins matheux, mais même principeTrès brièvement …Prenez un immeuble, un quartier, une zone, un pays, un espaceMettez-y une populationLaissez faire le temps : les plus débrouillards s’en vontRemplisssez les vides…Renouvelez la recette, n foisRésultat  : un espace déshéritéL’agrégation (= non mixité sociale) s’auto-génère et s’amplifie.Solution rapide : Empécher tout cumul juridique + Augmenter les contacts entre les diversités

  4. @enzo : le "jamais" est excessif! Le modèle montre en tout cas la possible déconnection entre micro/macro. Ce n’est pas le seul ni le premier, Keynes a insisté à plusieurs reprises sur ces effets de composition, d’où la nécessité d’analyses macroéconomiques .@Pierre79 : question : pourquoi affirmez-vous "les plus débrouillards s’en vont?", ils vont où? pour faire quoi?

  5. la mixité solution à la ségrégation spatiale ?? Mais c’est précisément le fondement de toutes les politiques du logement depuis le début des années 90… Alors bien sûr de deux choses l’une soit la mixité n’est pas bien menée (insuffisamment) ou alors comme l’évoque Eric MAURIN dans son dernier petit ouvrage à la République des idées, la mixité, personne n’en veut (les agents individuels visent à être toujours avec leurs pairs ou ceux immédiatement au dessus de leur niveau social) !!La mixité est par définition la belle idée de tout le monde qui disparaît dans l’intérêt bien compris des individus et des familles.J’aimerais bien penser cependant qu’on puisse la mettre en place…

  6. Le schema de depart est le probleme. Jamais nulle part une telle config ne peut exister la ou il y des humains. L’identite d’une personne se definie par la difference qu’il peut constater entre
    lui-meme et le « standard » dans SON groupe humain. La config de depart ne permet a personne d’avoir une identite, et cela n’est pas possible chez les humains.

  7. Ping : Thomas Schelling, ségrégation et conventions… | Olivier Bouba-Olga

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