Du sabordage à l’abordage : à propos de l’ouvrage de Christian Harbulot

Pas de stratégie. Tel est le titre on ne peut plus direct de l’introduction de l’ouvrage de Christian Harbulot : « Sabordage : Comment la France détruit sa puissance » (François Bourin, 2014). Et la suite l’est tout autant : «  Que va devenir la France ? Au-delà des polémiques stériles sur le déclin français, comment pouvons-nous sortir de cette spirale infernale qui réduit chaque jour un peu plus notre marge de manœuvre dans tous les domaines (diplomatique, militaire, économique, culturel) ? » Pour répondre à cette question, le fondateur de l’Ecole de Guerre Economique nous propose une grille de lecture d’une grande profondeur historique, fruit de plusieurs décennies d’expérience à la fois personnelle et collective, de rencontres et de confrontations. Car la ligne développée par Christian Harbulot ne laisse pas indifférent, dérangeant les pierres et bougeant les lignes.

couverture Sabordage

Pour l’auteur de Sabordage, la guerre économique n’est ni un wargame issu de la mondialisation, ni une perversion du système capitaliste. Non. La guerre économique est l’expression majeure des rapports de force non militaires qui implique à la fois les notions de survie, de préservation et d’accroissement de puissance d’un peuple et d’un pays par des actions et des stratégies économiques. Mais historiquement, cette notion de guerre économique est exclue des dictionnaires. Et ce, dès la colonisation espagnole tant cette notion est contraire à la théorie classique qui veut que le commerce soit là pour pacifier les relations entre les peuples. Mais ce qui peut sembler vrai côté jardin ne l’est pas tout à fait côté cour. D’où la nécessité de dévoiler des coulisses dont les preuves d’existence ont le plus souvent été détruites ou non construites par les théories dominantes. Ceci fut particulièrement vrai pendant toute la période d’hégémonie de l’hyperpuissance américaine. Mais l’arrivée de puissances émergentes comme la Chine a changé la donne tant les stratégies nationales et la synergie entre le public et le privé sous couvert de patriotisme économique sont mises en avant sans paravent libre-échangiste. Dès lors, les thèses développées depuis plus de trente ans par Christian Harbulot prennent une toute autre lumière…

La puissance ne se limite pas au pouvoir, vision politique qui limite le champ des possibles collectifs. Peu d’écrits académiques abordent ainsi la problématique spécifique de la puissance de la France. Et à Christian Harbulot de nous livrer cette citation de Raymond Aron, une exception dans le paysage intellectuel français : « La puissance d’un individu est la capacité de faire, mais avant tout, celle d’influer sur la conduite ou les sentiments des autres individus. J’appelle puissance sur la scène internationale la capacité d’une unité politique d’imposer sa volonté aux autres unités. En bref, la puissance politique n’est pas un absolu mais une relation humaine. » Oui mais voilà, explique l’auteur de Sabordage, « l’Etat français n’a pas de culture du combat dans la guerre économique mais plutôt une culture du déni qui a des retombées négatives non seulement dans les rivalités commerciales que nous avons avec nos alliés les plus puissants, mais aussi dans le décryptage des autres pays concurrents (…) Cette politique du refus n’est pas sans conséquences : elle privilégie la négociation à l’affrontement. Or si la diplomatie économique est une des manières d’aborder le problème, elle n’est pas la solution miracle. »

Et de poursuivre : « Les élites françaises font profil bas devant la mondialisation. Elles n’ont pas envie de se battre et reproduisent à leur manière l’inertie stratégique du politique. » D’où ce réflexe du repli sur soi symbolisé par l’accent mis sur la protection du patrimoine et une construction européenne sous la houlette des Etats-Unis comme cadre de référence dominant. Et l’accord transatlantique en est une preuve flagrante. D’où, pour Christian Harbulot, la nécessité de rompre avec la duplicité de la doctrine libérale, nous rappelant au passage que les théories d’Adam Smith visaient avant tout l’accroissement de puissance de la Grande-Bretagne. Tandis qu’en France, l’intérêt de puissance est une formule qui n’a jamais été clairement exprimée par la science politique qui lui a préféré celle d’intérêt général. De même, la question de la guerre économique est longtemps restée absente des publications universitaires, faute d’archives il est vrai. D’où la nécessité de re-légitimer le combat économique. Et on comprend mieux, dès lors, le choix du titre de l’ouvrage : « Le sabordage de la flotte de Toulon le 27 novembre 1942 reste dans les esprits le symbole d’une posture de repli pour le moins traumatisante (…) Mais ne rouvrons pas de vieilles blessures. Il faut simplement en tirer une seule leçon : cet épisode tragique de l’histoire contemporaine française ne doit pas se reproduire à une plus grande échelle. » Comment ? En trouvant les chemins que la France est prête à emprunter comme la lutte contre la prédation économique. Mais surtout une méthode : la résilience par le dialogue, le collectif pour retrouver l’unité : « C’est au peuple de se mobiliser pour imposer cette nouvelle ligne politique. Sans une volonté politique collective hors du commun et une nouvelle approche des enjeux de la mondialisation, la France entamera pour de bon sa descente aux enfers. » C’est ainsi que l’on peut espérer passer du sabordage à l’abordage.

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