Fin de la piraterie barbaresque en Méditerranée

La fin de la piraterie barbaresque en Méditerranée

(1801-1816)

 Le cadre

En Méditerranée, entre le XVe et le début du XIXe siècle, sévissent les pirates du pays berbère, l’actuel Maghreb. Par déformation, la Berbérie devient la Barbarie (nom resté attaché aux fruits de cactus que l’on appelle toujours « figues de Barbarie »). Et les pirates deviennent évidemment les Barbaresques. Leurs principaux ports de refuge sont Tripoli, Tunis (Sidi Bou Saïd), Alger. Ils agissent avec la complicité des pachas locaux, vassaux de l’empereur ottoman, le sultan d’Istanbul. Les pachas tirent évidemment bénéfice de cette activité. Si le navire ou son pays de pavillon refusent de payer tribut pour bénéficier d’un passage paisible, les Barbaresques l’attaquent, volent la cargaison et s’emparent des personnes trouvées à bord. Elles seront libérées contre
rançon ou vendues comme esclaves.

Pendant un temps, et bien que disposant d’une puissance navale considérable, l’Angleterre ne se résout pas à attaquer le phénomène de front. Elle accepte de payer chaque année un tribut au Dey d’Alger, le sultan, en échange duquel ses navires sont assurés de ne pas être inquiétés. En outre, durant la période des guerres de la révolution française et du Premier empire, la sécurité de la navigation commerciale en Méditerranée devient une préoccupation secondaire des marines de guerre. Elle est donc délaissée.

Dans le même temps, le commerce avec le Maghreb, assuré jusque-là pour l’essentiel par les ports français de la rive nord, décline fortement. Les pachas berbères – le Dey à Alger, le Bey à Tunis, le pacha de tripoli – se trouvent alors privés d’une source de revenus essentielle constituée par les taxes perçues sur les marchandises débarquées. Il en est de même pour les notables qui vivent autour d’eux (Voir Daniel Panzac, Les corsaires barbaresques. La fin d’une épopée, 1800-1820, CNRS éditions-Méditerranée, 1999, p. 63). Il leur faut compenser ces pertes. Dans le contexte des guerres de la Révolution et de l’Empire, la solution va encore être pour eux l’activité pirate.

Mais au fait, s’agit-il de pirates ou de corsaires ?

Il faut en effet se demander s’il s’agit de piraterie ou d’une activité corsaire. Certains historiens spécialistes de ce domaine, comme Daniel Panzac, considèrent qu’il s’agit d’une activité de course, donc de corsaires, plus que de piraterie. Par définition, des pirates agissent seuls, pour leur propre compte, dans l’unique but de s’enrichir. Au contraire, des corsaires agissent sur commande d’un monarque contre les navires d’une puissance ennemie clairement désignée. Le but est d’affaiblir sa puissance navale et de couper ses voies d’approvisionnement, tout en s’enrichissant aussi par les prises réalisées.

Alors ? Pirates ou corsaires, nos Barbaresques ? En droit, l’affaire est délicate. Certes, la plupart du temps, ils agissaient en accord avec leurs pachas régnant sur la rive sud de la Méditerranée. Leurs intentions n’étaient pas exemptes non plus de visées politiques, quand elles prenaient la forme d’une sorte de djihad naval.

Mais un autre aspect de la question peut nous inciter à les qualifier de pirates : le régime dits des capitulations ottomanes (terme issu du latin capitulum, tête de chapitre ou article d’un traité : rien à voir avec une défaite !). Tous ces pachas locaux étaient vassaux du Grand Seigneur, l’empereur ottoman d’Istanbul. Or ce dernier avait consenti aux puissances navales du Nord, chrétiennes – France, Angleterre, Pays-Bas… – toujours après une phase de négociations diplomatiques, un régime officiel d’immunité qui protégeait leur commerce en Méditerranée ainsi que leurs navires dans tous les ports de l’empire (Sur la nature juridique et la portée des capitulations ottomanes, voir Jean-Paul Pancracio, « L’évolution historique du statut international du chef d’Etat », in Le chef d’Etat et le droit international, Actes du colloque 2001 de la Société française pour le droit international, Paris, Pedone, 2002, pp. 21 et suiv.).

Ainsi, selon nous, le fait que ces attaques contre les navires des puissances chrétiennes aient pu perdurer et même se développer en dépit des capitulations accordées par l’empereur ottoman, auquel étaient soumis les pachas berbères, peut faire pencher vers la qualification de piraterie. Les marins barbaresques n’étaient pas couverts par le souverain, l’empereur, dont ils dépendaient via leur pacha.

L’entrée en jeu des Marines et de l’US Navy : 1801-1805

Aussi surprenant que cela paraisse, ce sont les Etats-Unis qui vont intervenir dans la lutte contre les pirates barbaresques durant la période de latence européenne due aux guerres de la révolution et de l’Empire. Le célèbre corps des marines doit sa naissance à la décision que prend la jeune nation de sécuriser son commerce méditerranéen. A la fin du XVIIIe siècle, le commerce maritime des Etats-Unis, déjà très actif en Méditerranée, ne peut s’accommoder de ces attaques. Jeune démocratie qui s’est formée contre le despotisme (constitution fédérale de 1787), les Etats-Unis  perçoivent là une nouvelle manifestation de despotisme contre une liberté essentielle, vitale, celle des mers.

Thomas Jefferson va être l’artisan de la riposte. Lors d’une mission de négociation à Londres en 1785 aux côtés de John Adams, il apprend de l’envoyé du pacha de Tripoli que ceux qui refusent de payer tribut pour transiter en Méditerranée font offense aux pachas berbères et que le djihad maritime est dans ce cas prescrit par le Coran ! En 1801, les Etats-Unis rejettent une nouvelle fois une demande de tribut. Le pacha de Tripoli leur déclare alors ostensiblement la « guerre pirate », tandis que d’autres attaques venant de la côte algérienne se multiplient. La même année, les Etats-Unis déplorent la capture de la nouvelle frégate Philadelphia, fleuron de leur flotte, par les pirates de Tripoli.

Cette même année 1801, Jefferson organise la première opération américaine contre la
piraterie barbaresque. Il se passe de l’accord initial du Congrès tout en faisant à cette occasion la démonstration de l’utilité d’un pouvoir fédéral fort et de la nécessité pour le pays de disposer d’une marine de guerre puissante. Une escadre américaine bombarde par surprise Alger et Tripoli. Elle inflige de lourdes pertes et destructions à ces deux ports, reprend la frégate Philadelphia, et contraint les pachas à libérer tous les otages américains détenus. A posteriori, en 1802, le Congrès des Etats-Unis valide l’opération navale en même temps que la nécessité d’une présence durable de l’US Navy en Méditerranée.

Une nouvelle et audacieuse opération est menée en 1805. Débarqué en Égypte, à Alexandrie, un commando du nouveau corps des Marines, constitué à cet effet, parcourt 800 km par la voie de terre et atteint la ville de Derna. Il s’en empare le 27 avril 1805 avec l’aide des canons des navires américains qui suivent au large son cheminement.  Le commando ne parvient toutefois pas à atteindre Tripoli. Reste que la puissance des pirates barbaresques ne sera plus jamais ce qu’elle était avant ces opérations. Un nouveau coup est porté aux Barbaresques par une escadre anglo-hollandaise (la flotte britannique était accompagnée de six navires hollandais) en 1816. Cette escadre attaquera également les refuges des pirates des Caraïbes. En 1830, la colonisation française de l’Algérie signe l’arrêt définitif de l’activité des pirates de la côte berbère.

Bibliographie :
Sur la piraterie barbaresque, voir en langue française les ouvrages majeurs et actuellement disponibles de : Daniel Panzac, Les corsaires barbaresques. La fin d’une épopée, 1800-1820, CNRS éditions-Méditerranée, 1999, 311 p. ; Roland Courtinat, La piraterie barbaresque en Méditerranée : XVIe-XIXe siècle, Paris, Gandini, 2003, 139 p. ; Emile Dupuy, Américains et barbaresques. La fin d’une épopée. 1776-1824, Paris, éditions Bouchesne, 2002, 256 p. (première parution en 1910). Voir aussi sur un autre registre, celui de l’esclavage mais lié à l’activité pirate, Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800), traduit de l’anglais, Paris, éd. Babel, 2006, 420 p. ; voir également un document ancien, numérisé : R. P. Fr. Pierre Dan, Histoire de barbarie et de ses corsaires des royaumes et des villes d’Alger, de Tunis, de Salé, et de Tripoli, Paris, Pierre Rocolet, 1649, 489 p.

Jean-Paul Pancracio