« J’ai vécu une journée de recherche en management. Dans la peau des chercheurs »

Sept étudiantes de l’IAE de Poitiers ont participé à la journée de recherche sur les approches du paradoxe en management organisée par le laboratoire CEREGE de l’IAE de Poitiers le 24 novembre dernier.
Pour elles, c’était une première immersion dans le monde des chercheurs. Il était intéressant de comprendre comment elles l’ont vécu. Je vous propose d’en partager la restitution ethnographique.

Une impression collective d’abord : « Dans l’ensemble, nous avons été très intéressées par cette journée car nous avons découvert un monde qui nous était totalement inconnu jusqu’à présent. Nous avons eu des soucis de compréhension au niveau des différentes théories et thématiques abordées lors de cette journée. Ces conférences étaient adressées à tous mais finalement accessibles uniquement aux chercheurs ou du moins aux personnes maîtrisant le sujet.  Étudiantes en communication, nous avons saisi certaines données mais dans l’ensemble tout est resté assez flou. En résumé, nous en avons appris beaucoup sur les chercheurs et sur le monde de la recherche, mais beaucoup moins sur les approches paradoxales en management. » Un accès difficile, mais qui ne prive pas les étudiantes d’un humour caustique…

Chacune a eu son propre vécu.

Eléonore, Farah et Morgane ont pointé la découverte d’un milieu plus technique qu’elles ne le pensaient. Morgane : « C’était un milieu totalement inconnu pour nous. Nous avons vraiment voulu participer à cette journée pour nous mettre dans la peau des chercheurs. C’était une journée très intéressante et enrichissante qui nous a beaucoup apporté même s’il était très difficile de comprendre une partie des travaux présentés. C’est un vocabulaire très technique qui est utilisé par les chercheur, un vocabulaire que nous connaissons très peu. 

Lucie a été marquée par une franchise des échanges et des confrontations entre chercheurs à laquelle sa position d’étudiante ne l’a pas habituée : « C’était une ambiance spéciale : que des chercheurs réunis, sujets de conversation atypiques lors des moments de pauses. En tant qu’étudiant, lorsqu’un professeur parle, nous ne remettons pas en cause ce qu’il dit. Mais lors des conférences, les paroles du conférencier n’avaient pas de valeur absolue, c’est-à-dire que les chercheurs auditeurs n’hésitaient pas à exprimer clairement leur avis, contraire ou non, à la fin de la conférence, lors du moment consacré aux questions et échanges. Les chercheurs ne mettent pas de filtres lorsqu’ils discutent et n’hésitent pas à confronter ouvertement leurs idées et montrer leur désaccord. C’était surprenant. En tant qu’étudiant, nous ne sommes pas habitués à ce genre de scène. Même réaction chez Bénédicte : « L’atelier auquel j’ai assisté était très dynamique. Chaque intervenant présentait son étude de recherche et s’ensuivait une discussion critique (positive et négative). J’ai été surprise par la facilité de discussion entre les participants, et leur aisance pour exprimer leurs avis contraires »  et  Elodie « J’ai découvert le monde de la recherche et ai été enthousiasmée par le dynamisme des échanges entre les chercheurs.”

Le premier intérêt de ces ressentis, pour des chercheurs familarisés avec les usages des colloques et autres journées de recherche, c’est la fraicheur de ces regards. Ce qui ne nous étonne plus surprend de jeunes étudiantes, confrontées pour la première fois à l’arène de la recherche. La discussion vive, l’expression d’avis divergents, naturelles dans les cénacles de chercheurs, sont bien souvent bannies des cours où nous affirmons plus que nous ne discutons.

Finalement, nous devrions sans doute plus souvent inviter des étudiants à assister à nos journées de recherche.

Pour visionner l’ouverture de la journée de recherche, cliquer ici

Pour visionner la conférence d’Alain-Charles Martinet, professeur émérite à l’université de Lyon III, cliquer

Pour  visionner la conférence de Michel Vilette, professeur de sociologue à Agro Paris-Tech, cliquer ici

Pour découvrir et télécharger les communications présentées lors de cette journée : cliquer

 

Félicitations du jury pour le doctorat de Camille Alloing. Récit d’un parcours « exemplaire » ?

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Mardi 2 juillet 2013, Camille Alloing a soutenu à l’université de Poitiers une thèse de doctorat en sciences de l’information et la communication  intitulée : « Processus de veille par infomédiation sociale pour construire l’e-réputation d’une organisation. Approche par agents-facilitateurs appliquée à la DSIC de La Poste ».  Cette thèse lui a valu le grade de docteur avec la mention très honorable et les félicitations du jury. On ne peut pas obtenir mieux en France.

Le jury se composait de Serge Agostinelli, professeur des universités en SIC (sciences de l’information et la communication) à l’université Paul Cézanne Aix Marseille III, Madjid Ihadjadene, professeur des universités en SIC à l’université  Paris 8, Louise Merzeau, maître de conférences HDR en SIC à l’université de Paris Ouest Nanterre, Nicolas Moinet, professeur des universités en SIC à l’université de Poitiers, co-directeur de la thèse et moi même, également co-directeur de ce travail. Les connaisseurs de ce domaine pourront s’assurer que le jury ne comportait que des spécialistes du sujet. C’est une garantie.

Comme souvent, le titre de la thèse est compliqué et signifie que le texte s’adresse à des chercheurs patentés. C’est une thèse, résultat de trois années de travail intellectuel et de terrain ; ce n’est pas un tweet ni un billet de blog. Donc le travail de Camille sera moins lu que ses 12503 tweets (à l’heure où j’écris) et ses très nombreux billets de blogs que je renonce à compter sur http://caddereputation.over-blog.com. C’est dommage. Mais peut-être avez vous zappé déjà le deuxième paragraphe, voire le premier…

Dommage car la thèse de Camille est à la fois classique et très novatrice.

Classique dans son format, dans sa construction, dans le fait d’un positionnement épistémologique étayé, d’un parcours des supports théoriques mobilisés très solide. Tout le raisonnement est mené de manière rigoureuse. Nous n’aurions d’ailleurs pas permis qu’il en fût autrement 😉

Novatrice dans le sujet abordé. Camille Alloing s’intéresse aux questions d’e-réputation depuis des années. Il a acquis une grande expérience professionnelle sur ce terrain. Et dans son travail doctoral, il apporte un éclairage tout à fait nouveau et pertinent sur l’e-réputation devenue chez certains un concept gimmick mal maîtrisé, mais rentable car regardé avec des lunettes techniques et quantitatives.

Pour éviter ces errances, Camille remet les choses à leur place, redonne du sens, de la précision.  Puis il apporte une réflexion neuve sur ce qu’il propose de nommer des agents-facilitateurs. Il observe « de quelle manière les pratiques informationnelles [de ces agents] peuvent être levier de la structuration de l’environnement informationnel de l’organisation » et cherche à définir « en quoi leurs attributs identitaires sont vecteurs de sélection de l’information » (p. 391). Et Camille Alloing de distinguer quatre catégories d’agents-facilitateurs : les experts, les collecteurs, les veilleurs mosaïques, les discutants.

N’entrons pas davantage dans cette thèse solide que l’auteur se chargera de diffuser à qui il souhaite. Ce qu’il faut ici dire, c’est le caractère exemplaire du parcours de recherche mené.

Dire d’abord que Camille est issu d’une licence professionnelle, plus précisément la licence « Management de l’information » de l’IUT de Tours. Ce qui prouve que si les licences professionnelles ouvrent prioritairement sur une recherche d’emploi directe, elles n’interdisent pas à leurs diplômés de poursuivre en master, et dans ce cas précis, avec beaucoup de réussite. On en viendrait à se demander pourquoi il est  fortement déconseillé de recruter des étudiants titulaires d’une licence professionnelle en master…

Dire ensuite que Camille n’a pas suivi passivement son master Intelligence Economique et Communication Stratégique au sein de l’ICOMTEC, mais qu’il y a pris les initiatives qui ont nourri son projet professionnel. C’est pendant le master qu’est né Caddereputation du projet de Camille et de deux de ses camarades. C’est précisément cet investissement fort dans la question de la e-réputation qui a conduit Camille à réaliser, par mon entremise, ses premières conférences professionnelles sur le sujet avec ses camarades.  C’est aussi cet investissement qui a permis à Camille de se faire identifier sur son domaine de compétence jusqu’à avoir aujourd’hui une audience nationale sur son sujet.

Dire encore que Camille a su conjuguer avec finesse ses acquis professionnels, développés dans le cadre de sa convention CIFRE à La Poste et un investissement dans les fondements de la recherche en sciences humaines. Cela lui évitera peut-être (espérons-le) le procès en déconnexion de la réalité que certains prétentieux font avec suffisance aux universitaires. Un sujet sur lequel je me suis exprimé déjà sur ce blog, et que vous avez été nombreux à lire.

Dire enfin que Camille a choisi d’intégrer l’IAE de Poitiers en tant qu’ATER et que cela me réjouit profondément. Parce que c’est un enseignant déjà apprécié de ses étudiants et qui arrive avec, dans ses bagages, un partenariat négocié avec une entreprise renommée en matière de veille et réputation. Parce que c’est un chercheur de grande qualité et productif. Parce que c’est quelqu’un de fiable avec qui il est simple et agréable de travailler. Ce n’est pas rien.

Si nous pouvions l’intégrer durablement dans notre équipe, il serait un atout certain pour notre institut, qu’il affectionne particulièrement, et pour notre laboratoire de recherche, le CeReGe.

Affaire à suivre.

Christian Marcon

Dans un colloque scientifique, chercher une hybridation des connaissances en accueillant des professionnels.

Les 19 et 20 juin prochains se tiendra à Poitiers le 4e COSSI (Colloque Spécialisé en Sciences de l’Information). Le COSSI est un colloque scientifique dit « international » à la fois en raison de la structure de son comité scientifique et des origines des intervenants.  Ses actes sont publiés. Techniquement, administrativement, c’est donc un colloque valorisant pour ses communicants.

Au delà, c’est un colloque passionnant pour ses acteurs à tous les niveaux, notamment parce qu’il ne se déroule pas uniquement entre scientifiques, autrement dit dans un cénacle fermé au reste du monde « profane ».  Depuis la création du COSSI à Shippagan, campus de l’université de Moncton (Nouveau-Brunswick, Canada) par la professeure canadienne Monica Mallowan en 2009, le COSSI accueille également des interventions de professionnels.  Cette année encore seront reçus en tant que conférenciers D. Caron, bibliothécaire et archiviste du Canada et  Mme Chevalier, d’Europresse (www.europresse.com). Dans la salle seront présents, au côté des universitaires, des représentants de collectivités locales et sans doute quelques professionnels de la filière numérique en Poitou-Charentes.

Ce choix que ne font pas tous les colloques (qui est même mal considéré par certains universitaires) nous semble justifié à plusieurs égards. D’abord, c’est un quasi tradition dans le domaine de l’intelligence économique – thématique largement représentée dans les interventions. La plupart des colloques scientifiques en ce domaine accueillent des interventions de professionnels. Leurs communications manquent assez souvent de « scientificité » selon nos canons universitaires, mais elles nourrissent la pensée des chercheurs qui, en retour, diffusent vers des acteurs de terrain de l’intelligence économique les résultats de recherches plus solides selon ce même critère de scientificité.  Ajoutons que, généralement, les intervenants professionnels font de la recherche-action et ne prétendent pas à faire œuvre théorique. Une théorie à l’égard de laquelle leur tempérament avide d’opérationnalité les rend d’ailleurs critiques, voire rétifs. Si elle fait souvent l’impasse sur le cadre épistémologique, ou se contente d’une évocation de surface, cette recherche là n’est pas inutile ni aberrante. Elle est d’ailleurs mieux acceptée par le monde de la recherche anglo-saxonne que la recherche française.

Un autre point à considérer est que de telles rencontres participent peut-être à combler un espace laissé quelque peu vide, me semble-t-il, entre la recherche et la démarche de vulgarisation. La démarche de vulgarisation conduit le scientifique à adapter son discours pour le mettre à la portée d’un public réputé n’avoir par les références scientifiques suffisantes pour en comprendre davantage. Elle prend la forme d’articles dans des revues dûment cataloguées comme telles (Science et Vie Junior, par exemple), dans des revues professionnelles (Veille magazine pour l’intelligence économique pour ne citer que ce cas), dans des ouvrages (L’intelligence économique, C. Marcon & N. Moinet, collection Topos, chez Dunod, au hasard…) accessoirement dans telle émission comme La tête au carré sur France Inter (formidable émission).

Entre les deux, comment opérer le mélange ? Comment favoriser cette « fertilisation croisée des connaissances » chère à Guy Massé (Intelligence économique : pour une économie de l’intelligence, G. Massé & F. Thibault, éditions De Boeck) ? Comment générer une hybridation des connaissances ?

Que les professionnels s’approprient des résultats de recherche en se frottant directement, intellectuellement, humainement, avec les chercheurs en action, dans leur science en énonciation,  me semble beaucoup plus riche que de les renvoyer à la lecture d’actes scientifiques (qu’ils ne liront pas) ou de textes de vulgarisation qu’ils trouveront trop simples. Dans un mouvement inverse, que les chercheurs s’évertuent à se faire comprendre de non scientifiques et écoutent en retour ceux-ci avec un esprit ouvert et non dédaigneux me paraît hautement souhaitable. Voire salutaire…

C’est pourquoi le COSSI, colloque scientifique selon les critères disciplinaires, sera ouvert à un public de professionnels aussi.

En voici le programme.

Christian Marcon

Pour réussir, les relations plus que les diplômes ?

De l’intérêt de rouvrir des documents anciens… Le Nouvel Observateur, dans son édition du 21 avril 2011, donnait, page 66, une synthèse des résultats d’un sondage réalisé par l’ESSEC sur les moyens de réussir sa vie ou réussir dans la vie.

De nettes distinctions culturelles apparaissaient entre les pays. Les Français se distinguaient, par exemple, par leur moindre empressement à servir une grande cause ou l’intérêt général (important pour 63 % des Français, contre 89 % des Allemands, 71 % des Américains, 83 % des Chinois) et le plus fort taux se disant prêt à tricher avec la légalité pour réussir (33% des Français, 26 % des Allemands et des Américains).

La question traitée dans l’article qui m’intéresse est la suivante « Quels atouts de départ favorisent le plus la réussite dans la vie professionnelle ? » Huit pays citent en premier l’intelligence ; la France et la Chine mettent en priorité le poids du réseau de relations (55%), devant l’intelligence (35%) et le diplôme (34%).

Surprenant, dans notre société française ? Pas vraiment. Et cela m’incite à poursuivre la formation à la stratégie-réseau dans nos diplômes. Si tous les étudiants n’ont pas la même ressource relationnelle de départ, apprendre à manager son réseau peut aider à corriger, en partie, les écarts. Cela n’enlève rien à ceux que la naissance a doté d’un réseau familial avantageux ; cela donne quelques chances, différentes, aux autres.

Dans tous les cas, se rappeler la formule de Guy Massé : l’effet réseau = moi(nous). C’est une formule équitable en ce qu’elle démultiplie aussi bien la mauvaise réputation des incapables et des malhonnêtes que la bonne réputation des gens de qualité. Quelle que soit la donne à la naissance.

Puisque l’on ne peut pas imaginer que le réseau n’ait pas d’effet, apprenons à vivre avec lui. La plateforme Alumni qui s’ouvre pour les anciens de l’Icomtec entre précisément dans cette perspective.

Allez, avec ce billet je prends une bonne résolution : fournir à chaque fois une référence d’article de chercheur disponible gratuitement en ligne pour qui veut creuser le sujet avec de la connaissance scientifique. On ouvre avec une référence absolue : l’article de Mark Granovetter, « The strengh of weak ties », paru dans l’American Journal of Sociology, volume 78, n° 6, mai 1973. Granovetter y démontre l’utilité des liens dits faibles en ce sens qu’ils ne sont ni vraiment anciens, ni très intimes, ni renforcés par de multiples services rendus…

En anglais, certes, mais l’effort en vaut la peine

Christian Marcon