D’étonnants ex-libris découverts au Fonds ancien (2/3)

Une collection de récits de voyages imaginaires abritant deux ex-libris superposés, de personnes ayant entretenu une relation amoureuse pendant une dizaine d’années, tel est le genre de découverte que l’on peut faire au Fonds ancien !

Les 17 premiers volumes (sur 36) des Voyages imaginaires, songes, visions, et romans cabalistiques / [éd. par Charles-Georges-Thomas Garnier].- Amsterdam [i.e. Paris], 1787-1789 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, FD 1511)

 

Cette collection, ce sont les 36 volumes des Voyages imaginaires, songes, visions, et romans cabalistiques, publiés entre 1787 et 1789, et les ex-libris, celui d’Alfred Mosselman, objet d’un précédent billet, et de Madame Sabatier, évoquée dans celui-ci.

Un troisième billet est consacré à Auguste Dubois, entré en possession de ces exemplaires, légués après son décès à l’Université de Poitiers, où il enseignait.

 Aglaé Joséphine‎ Savatier, dite Apollonie Sabatier (1822-1890), Madame Sabatier ou la Présidente

L’égérie des artistes et des écrivains

Fille illégitime d’un préfet et d’une lingère, Aglaé Joséphine Savatier débuta comme figurante à l’Opéra de Paris, devint modèle et commença très tôt à fréquenter les artistes. Un moulage fut opéré sur son corps par le sculpteur Auguste Clésinger pour la Femme piquée par un serpent, statue de nu couché qui suscita l’intérêt et le scandale au Salon de 1847. Ce fut cependant la relation d’Apollonie avec Baudelaire qui fit couler le plus d’encre. « L’Ange Gardien, la Muse et la Madone » (ainsi se clôt « Que diras-tu ce soir ») lui inspira plusieurs poèmes, qu’il lui adressa anonymement entre 1852 et 1854, avant leur publication dans la première édition des Fleurs du mal en 1857. Madame Sabatier se donna à son admirateur un soir d’août de la même année, peu après le procès et la condamnation du poète, mais il préféra que cela restât sans lendemain.

Reliure d’un des trente-six volumes des Voyages imaginaires, songes, visions, et romans cabalistiques / [éd. par Charles-Georges-Thomas Garnier].- Amsterdam [i.e. Paris], 1787-1789 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, FD 1511)

La Présidente en sa bibliothèque

D’après Thierry Savatier, son arrière-petit-neveu, qui récuse totalement sa réputation de courtisane ou de « vivandière de faunes » (expression utilisée par les frères Goncourt et notamment alimentée par l’obscène Lettre à la Présidente de Théophile Gautier), Madame Sabatier possédait une bibliothèque fournie, comprenant entre autres des œuvres écrites, offertes et dédicacées par ses amis, Baudelaire, Gautier, Flaubert.

Apollonie veillait à ce que ses ouvrages fussent soigneusement mais sobrement reliés, ordinairement avec un plein ou demi-maroquin vert. Les Voyages imaginaires arborent une demi-reliure en veau brun et des marbrures vert foncé, à l’extérieur, sur les plats et les tranches, comme à l’intérieur, où du papier marbré a été collé en guise de gardes. Ces différents motifs de marbrure seraient caractéristiques des premières décennies du XIXe siècle. À cette époque cependant, on fabriquait du papier marbré en grande quantité et il pouvait être utilisé bien plus tard.

La Présidente marquait ou faisait marquer ses livres, sur la reliure et/ou à l’intérieur, cas de ces Voyages, où l’ex-libris figure sur la garde collée de tête, en haut à gauche. La devise « Vis Superba Formæ » fut choisie par Théophile Gautier. Empruntée au recueil poétique Les Baisers de Jean Second (1511-1536), elle signifie « force orgueilleuse de la beauté » ou « force superbe de la forme ». Elle entoure le chiffre d’Apollonie Sabatier (monogramme avec ses initiales) et sert de perchoir à un oiseau au bec ouvert et aux ailes déployées, un phénix selon Thierry Savatier.

Pages de garde d’un des trente-six volumes des Voyages imaginaires, songes, visions, et romans cabalistiques / [éd. par Charles-Georges-Thomas Garnier].- Amsterdam [i.e. Paris], 1787-1789 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, FD 1511)

Que sont ses livres devenus ?

À la mort de la Présidente, survenue en 1890, sa bibliothèque comptait apparemment cent trente-sept volumes. Les titres n’étaient cependant mentionnés ni par l’inventaire officiel de ses biens, ni par celui de son dernier amant, Edmond Richard (1847-1934), qui hérita de la plupart de ces ouvrages semble-t-il et les dispersa. Impossible donc de savoir si les Voyages imaginaires faisaient toujours partie de la bibliothèque d’Apollonie à son décès.

Il n’est pas exclu qu’ils aient été offerts ou vendus bien avant. Madame Sabatier connut une période financièrement difficile entre 1860, date de sa séparation d’avec Mosselman, dont elle refusa la rente, et 1870, date à laquelle une pension lui fut octroyée par Richard Wallace (1818-1890), un ancien amant devenu immensément riche grâce à un héritage inattendu (car fils illégitime comme elle). Apollonie fut contrainte de se défaire d’une grande partie de ses objets d’art et tableaux en 1861. Pas sûr néanmoins que la vente des Voyages imaginaires lui aurait rapporté une somme conséquente, ou alors ils auraient pu être perçus comme un souvenir encombrant.

De temps en temps, des ouvrages ayant manifestement appartenu à la Présidente resurgissent en vente publique. Dans sa biographie, Une femme trop gaie, datant de 2003, Thierry Savatier évoque une douzaine d’exemplaires mis sur le marché depuis un siècle et/ou conservés par des institutions, des particuliers. D’autres livres possédés par Madame Sabatier, telles des éditions de Balzac, ne sont connus que grâce aux témoignages fournis par des correspondances.

Le dernier billet est consacré à Auguste Dubois.

Ex-libris de Madame Sabatier sur un des trente-six volumes des Voyages imaginaires, songes, visions, et romans cabalistiques / [éd. par Charles-Georges-Thomas Garnier].- Amsterdam [i.e. Paris], 1787-1789 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, FD 1511)

Sources consultées pour Madame Sabatier et Alfred Mosselman

Source principale

Savatier (Thierry), Une femme trop gaie : biographie d’un amour de Baudelaire, nouvelle édition [en ligne], Paris, CNRS Éditions, 2003

Autres sources

Dufay (Pierre), Autour de Baudelaire : Poulet-Malassis, l’éditeur et l’ami, Madame Sabatier, la Muse et la Madone, Paris, Au cabinet du livre, 1931

Moss (Armand), Baudelaire et Madame Sabatier, 2e édition, Paris, Nizet, 1978

Pia (Pascal), Baudelaire, Paris, Le Seuil, 1995, p. 57-64

Pichois (Claude) et Ziegler (Jean), Charles Baudelaire, nouvelle édition, Paris, Fayard, 1996

Porché (François), Baudelaire et la Présidente, Genève, Éd. du Milieu du monde, 1941

Ziegler (Jean), « Baudelairiana, Madame Sabatier (1822-1890), quelques notes biographiques », in Bulletin du bibliophile, III-IV, 1977, p. [365]-382

Related posts:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *