Prêts en Bulles # 10

C’est en 2013 que l’écrivain Pierre Lemaitre reçoit le prestigieux prix Goncourt pour son roman picaresque, Au revoir là-haut. L’œuvre du romancier se voit transposée sur grand écran par Albert Dupontel dont l’inspiration aboutira à un succès tout aussi retentissant dans le monde du septième art. Mais avant de toucher en plein cœur les cinéphiles, la poignante histoire de ces deux survivants de la Grande Guerre a aussi été adaptée en bande dessinée. En s’associant à Christian de Metter, expert de ce type d’exercice, Pierre Lemaitre prouve que condenser presque six-cent pages en quelques cent-cinquante planches, n’affecte en rien la qualité du récit. Les deux auteurs offrent même une vision inédite tout en conservant la belle intensité de l’intrigue originelle.

Au revoir là-haut/Christian de Metter & Pierre Lemaitre (Editions Rue de Sèvres). Source : Decitre.fr

Au revoir là-haut/Christian de Metter & Pierre Lemaitre (Editions Rue de Sèvres). Source : Decitre.fr

 

La Guerre de 14-18 touche à sa fin. La première page témoigne de l’attente des Poilus dans leurs tranchées. Ce n’est plus l’ennemi qu’ils doivent tuer mais le temps. En face, les soldats allemands s’arment de patience maintenant que les fusils sont posés et que l’Armistice approche. Mais les galons sont toujours en place. Ceux du Lieutenant Pradelle ne sont pas assez importants. Une ultime confrontation victorieuse le ferait passer au rang de Capitaine. C’est ainsi que débute Au revoir là-haut. Par la folie d’un arriviste qui provoquera un acte lourd de conséquences.

Au milieu des balles qui fusent, Albert Maillard comprend rapidement le geste criminel de son gradé. Pradelle pense lui avoir réglé son compte quand il pousse l’unique témoin dans un profond trou d’obus. Enseveli par un effondrement, c’est enterré vivant que Maillard peut dire au revoir là-haut…

Sa mère qui apparaît de temps à autre tel un témoin des agissements de son fils, le dira fatalement : Albert fait toujours tout de travers. La guerre se termine et il est en train de mourir aux côtés d’une tête de cheval. Son salut viendra par l’intervention inespérée d’Édouard Péricourt. Ce dernier en paiera le prix. Celui qui vient d’accomplir un acte héroïque emmènera avec lui l’une des plus fréquentes mutilations physiques constatées lors de cette sombre période. Édouard deviendra une gueule cassée.

Au revoir là-haut/Christian de Metter & Pierre Lemaitre. Page 11 (Editions Rue de Sèvres). Source : Decitre.fr

Au revoir là-haut/Christian de Metter & Pierre Lemaitre. Page 11 (Editions Rue de Sèvres). Source : Decitre.fr

 

Accompagnés de ces blessures corporelles et morales, Albert et & Édouard reviennent du front. La France, traumatisée par le lourd conflit, accorde plus d’importance à honorer les morts qu’a réinsérer les vivants dans la société. Avec son visage méconnaissable, Édouard décide de tirer un trait sur sa famille. Comptable avant la guerre, Albert peine à retrouver du travail. Unis par un lien indéfectible, ils s’embarquent dans une belle et cynique supercherie.

Autour de la petite Louise, véritable bouffée d’oxygène pour Édouard, et de la famille Péricourt, endeuillée par la prétendue mort du jeune homme, les deux amis essaieront malgré tout de retrouver un sens à leur existence…

Dans cette adaptation illustrée, Pierre Lemaitre tenait à ce que le dessin prenne le pas sur les mots. Les personnages et leur psychologie sont tellement détaillés dans son livre que la bande dessinée devait pouvoir s’en emparer. En revisitant brillamment des œuvres telles que Scarface ou Shutter Island, Christian de Metter démontre cette faculté à retranscrire les émotions qui se dégagent chez les héros des écrivains.

Au revoir là-haut/Christian de Metter & Pierre Lemaitre. Page 15 (Editions Rue de Sèvres). Source : Decitre.fr

Au revoir là-haut/Christian de Metter & Pierre Lemaitre. Page 15 (Editions Rue de Sèvres). Source : Decitre.fr

 

C’est la première fois que l’auteur de Rouge comme la neige collabore avec le créateur d’une œuvre. Et il va, de nouveau, complètement s’approprier l’histoire. Ainsi, comme l’imaginait Pierre Lemaitre, les pages sans phylactères sont récurrentes. Les expressions des visages, les attitudes des protagonistes, voire les onomatopées significatives, suffisent à traduire les ambiances voulues. Qu’elles soient anxiogènes, tendres, pudiques ou drôles, C. De Metter fait ressentir à travers elles de multiples sentiments. Et pour traduire cette époque d’après-guerre, le dessinateur jongle entre plume et crayon et habille ses cases avec des couleurs à dominance ocrée.

Au revoir là-haut  triomphe légitimement en version littéraire ainsi qu’au cinéma. Mais entre les deux est né, d’une parfaite entente, un roman graphique qui mérite tout autant d’être reconnu. Car, comme le dit Philippe Torreton avec subtilité et conviction dans sa préface : « c’est beau à voir »…

 

 

 

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Une réflexion au sujet de « Prêts en Bulles # 10 »

  1. Pris à la BUL la semaine passée, ….excellent! merci pour les nouveautés BD de la BUL! possible de mettre en blog d’autres BD nouveautés BUL pendant la fermeture pour nous donner des idées de demandes de navettes…..ou alors dans quel endroit du site peut-on voir les dernières acquisitions de la BUL dans ce domaine?

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