Le monstre marin à la Renaissance, une figure ambivalente

Introduction à l'écriture Sainte / Bernard Lamy. - Lyon : Jean Certe, 1699 (Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, M 7580)

Introduction à l’écriture Sainte / Bernard Lamy. – Lyon : Jean Certe, 1699 (Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, M 7580)

Dans la Peur en Occident, Jean Delumeau montra que la mer était au XVIe siècle « par excellence le lieu de la peur », « réflexe de défense d’une civilisation essentiellement terrienne ». La mer, pensait-on, apportait la mort. Dans la plupart des esprits, mer et folie, mer et péché, mer et démons étaient associés.

La Renaissance était par ailleurs encore très marquée par le merveilleux médiéval. Comme le souligna Jacques Le Goff dans de nombreux ouvrages, le « merveilleux », qui était envisagé le plus souvent de manière positive, ne relevait pas du surnaturel : il s’agissait de phénomènes naturels, rares, étonnants. Le merveilleux montrait la puissance de Dieu, qui avait créé une grande variété d’êtres et à qui rien n’était impossible.

Les créatures marines monstrueuses, les baleines par exemple, pouvaient, puisqu’elles vivaient dans la mer, être rapprochées du diable (et donc être l’objet de peurs), mais, en même temps, parce qu’elles étaient vues comme des êtres étranges et inhabituels, appartenant au merveilleux, elles montraient la puissance de Dieu et incitaient à la louange et à la prière.

Biblia sacra… - Lyon : Jean de Tournes, 1556 (Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, XVIg 1341)

Biblia sacra… – Lyon : Jean de Tournes, 1556 (Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, XVIg 1341)

Sources des représentations
Ces créatures étaient certes le fruit de l’imagination des hommes de cette époque, mais celle-ci avait puisé à de multiples sources. D’abord, les textes antiques mythologiques, grecs comme romains, étaient nombreux à évoquer des créatures marines monstrueuses, fruit ou non de transformations, comme en rapportait Ovide dans ses Métamorphoses. De plus, alors que l’homme du Moyen Âge, qu’il vécût ou nom à proximité de la mer, avait peu de goût pour celle-ci, quelques récits hagiographiques, rapportés dans la Légende dorée ou dans les Vitae (vies) de saints, se déroulaient sur l’eau. Les bestiaires, mêlant savoirs scientifiques et informations tirées des fables ou des récits de voyageurs, utilisaient les animaux, en particulier marins, pour proposer des leçons morales, voire religieuses, aux lecteurs.

Œuvres / Ambroise Paré ... - Paris : Gabriel Buon, 1585 (Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, Méd. 22)

Œuvres / Ambroise Paré … – Paris : Gabriel Buon, 1585 (Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, Méd. 22)

La circulation des images
D’un ouvrage à l’autre, dans différents types d’œuvres (récits de voyages, livres de zoologie, livres d’emblèmes), on retrouve des images très semblables. Il s’agit là de la preuve que les livres circulaient, que les bois gravés, qui avaient permis d’imprimer les images, le faisaient aussi. S’il y avait parfois emprunt (certains citaient leurs sources), dans d’autres cas, il s’agissait plutôt d’un vol, d’un plagiat.

Cette circulation des images souligne également que l’attitude à l’égard des monstres marins était ambivalente : réputés faire peur, ils fascinaient tout autant. Figurés, ils ravivaient les craintes de ceux qui les regardaient, mais étaient aussi l’expression d’une grande culture et d’un univers mental riche ; localisés sur les cartes dans les endroits les moins connus du monde, ils pouvaient, à cause de leur aspect terrifiant, dissuader les marins de s’aventurer dans les régions qu’il aurait fallu cartographier, mais, par leur vertu ornementale et décorative, ils faisaient vendre les livres et encourageaient en quelque sorte le travail des cartographes.

Une exposition présentant ces créatures merveilleuses a lieu du 15 septembre au 31 octobre 2014 à la Bibliothèque universitaire Droit-Lettres.

Bibliographie sommaire

Jean DELUMEAU, La peur en Occident (XIVe-XVIIIe siècles) : une cité assiégée.– Paris : Fayard, 1978

Interpréter le monde : entre rêve et savoir du Moyen Âge au XIXe siècle [exposition : 1er août-28 octobre 2006 : Médiathèque François-Mitterrand / réd. par Pierre Martin, Régis Rech et Martine Bobin].- Poitiers : Médiathèque François-Mitterrand, 2006

Philippe GLARDON, L’histoire naturelle au XVIe siècle : introduction, étude et édition critique de « La nature et diversité des poissons » de Pierre Belon (1555).– Genève : Droz, 2011.- (Travaux d’humanisme et Renaissance, 0082-6081 ; 483)

Jacques LE GOFF, Héros et merveilles du Moyen Âge.– Paris : Seuil, 2005

Jacques LE GOFF, L’imaginaire médiéval : essais. Nouv. éd..- Paris : Gallimard, 1991

Laurent PINON, Livres de zoologie de la Renaissance : une anthologie (1450-1700).- [Paris] : Klincksieck, 1995

Chet VAN DUZER, Sea monsters on medieval and Renaissance maps.– London : The Bristish Library, 2013

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